Qu'est-ce qu'une "leçon" ? Dépassons les idiosyncranies, oublions les acceptions que nous projetons, avec ou sans raison historique, et cherchons l'étymologie :
lectio « cueillette; lecture, texte; choix »
N'est-ce pas une belle chose ?
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inrae.fr
Qu'est-ce qu'une "leçon" ? Dépassons les idiosyncranies, oublions les acceptions que nous projetons, avec ou sans raison historique, et cherchons l'étymologie :
lectio « cueillette; lecture, texte; choix »
N'est-ce pas une belle chose ?
L'astrophysicien Daniel Kunth m'envoie son livre Les mots du ciel, récemment réédité, où figurent des allusions à la gastronomie dans ce livre consacré aux mots de l'astronomie.
C'est un texte qui décortique les mots du ciel, cherchant tout aussi bien leur étymologie que leur histoire, voire leur inscription dans la poésie, la littérature, et cetera.
Le livre me fait penser à ces merveilleux entretiens étymologiques qui étaient radiodiffusés jadis sur l'unique chaîne de radio française et qui furent ensuite mis en livre sous le titre Ce que parler veut dire.
Mon père se passionnait pour ces questions, et je retrouve dans Les mots du ciel l'esprit qu'il mettait dans toute une série de textes qu'il avait préparés (ils ne furent qu'exceptionnellement publiés) sur les mots du cheval, les mots de la table...
Le dimanche, je me livre à une activité un peu analogue, mais en quelque sorte moins gratuite : explorant moins les traités d'étymologie que les livres de cuisine du passé, j'essaye de savoir ce que sont véritablement les préparations culinaires auxquelles on a donné un nom : beurre maître d'hôtel, sauce Colbert, préparation à la sainte menehould...
Mes textes sont publiés chaque semaine dans les Nouvelles gastronomiques, et elles sont la base des définitions qui font le Glossaire des métiers du goût, sous l'égide du Centre international de gastronomie moléculaire Inrae-AgroParisTech, où toutes les entrées sont référencées, contrairement aux définitions données des ouvrages publié par des éditeurs privés (je pense à ce Larousse gastronomique qui n'a, en réalité, aucune légitimité).
Plus positivement, il faut rappeler que par honnêteté, par respect du droit d'auteur, la définition d'une préparation (culinaire notamment) revient à celui ou à celle qui l'a introduite initialement. Et quand il n'y a pas d'auteur, on a intérêt à se rapprocher du sens initiale, sans quoi on finit par confondre un tournevis avec un marteau !
Je retrouve dans ma bibliothèque un livre qui prétend donner l'origine des termes culinaires, et qui m'avait jadis paru "savant"... mais le travail que je fais à la fois pour mes billets terminologiques des Nouvelles Gastronomiques (https://nouvellesgastronomiques.com/?s=terminologie) et pour le Glossaire des métiers du goût (https://icmpg.hub.inrae.fr/travaux-en-francais/glossaire) me montre combien ce livre est mauvais.
Evidemment, on est dans une désagréable position quand on annonce ce genre de choses, et l'on s'expose à la fois à la colère des auteurs et aux hésitations de nos interlocuteurs... mais je crois utile de signaler les défauts de textes qui nous entravent, j'espère éviter à mes amis de perdre leur temps avec de tels documents. Au fond, avec ce livre, j'ai le même sentiment d'injustice que quand j'avais un mauvais professeur, je veux dire par là un professeur insuffisant et paresseux. Je me hâte évidemment de dire que ce type de personnes n'est pas la règle mais je me souviens quand même de mon émoi, enfant, et, je le répète, ce sentiment d'injustice que je ressentais m'émeut encore aujourd'hui.
En l'occurrence, le livre que j'évoque est mauvais parce que l'auteur s'est limité à citer quelques occurrences un peu anciennes de termes qu'il discute : à la Conti, hollandaise, espagnole, Nantua, et cetera.
Ce que l'on attend d'un livre l'étymologie, c'est évidemment les
plus anciennes occurrences et non pas seulement quelques-unes qui ont
été glanées ça et là dans des livres un peu anciens. Après tout, à quoi
bon nous dire que tel terme se trouve dans le Guide culinaire en 1903,
voir dans un livre de Pierre-François la Varenne un peu plus ancien ?
Ce
qui compte, ce n'est pas l'anecdote, mais la comparaison raisonnée, la
recherche des évolutions.
Par exemple Marie-Antoine Carême, en 1901, dans son Art de la cuisine française au 19e siècle parle abondamment de la "sauce magnonnaise", notre mayonnaise d'aujourd'hui, récemment découverte alors, et il est intéressant d'indiquer que, dans 1848, soit un an après une réédition de ce livre, il écrit maintenant "mayonnaise" comme nous l'écrivons aujourd'hui.
Il est intéressant d'observer, en comparant tous les textes culinaires du passé, que les préparations peuvent être à la Chateaubriand, à la Châteaubriand, à la Châteaubriant, à la Chateaubriand... : il y a des viandes, mais il y a aussi un gâteau. Et les mythes sur la création du plat de viande sont... des mythes qui ne résistent pas à l'exploration historique. J'ajoute que je ne donne pas d'ici les références de ce que j'avance, mais je les fournis dans le Glossaire des métiers du goût qui a cette particularité de ne pas prétendre donner la plus ancienne occurrence, mais de toujours la chercher et en tout cas de donner des références.
Au fond, ce que je reproche au livre que j'évoquais, c'est d'avoir fait un travail bâché, d'avoir tourné toujours autour des mêmes livres classiques sans chercher plus loin, alors que la Bibliothèque nationale contient tous les livres qu'il aurait dû consulter.
Oublions le Trésor de la langue française informatisée pour ce qui est des termes de cuisine, car ils sont souvent absents. Oublions généralement le Dictionnaire de l'Académie française pour les mêmes raisons. Oublions le texte du CNRTL pour les mêmes raisons et reportons-nous plutôt au Glossaire des métiers du goût qui parfois, d'ailleurs utilise ces sources quand il n'a pas mieux, mais, sinon, se réfère à des textes culinaires anciens.
Des textes sans lesquels la compréhension de la cuisine est impossible point par exemple une mignonnette est un petit sachet dans lequel on enfermait des épices, et ce n'est donc pas le poivre moulu grossièrement comme on le pense aujourd'hui. Les mousseline ne diffèrent des préparations des mousses que parce que l'appareil a été cuit dans un linge délicat nommé mousseline. Les gravances, notamment utilisées dans les oilles, sont des variétés de pois. Les nantilles, ou nentilles, sont en réalité ce que nous nommons aujourd'hui des lentilles. À propos, je signale que ni le mot nantille ni le mot nentille n'apparaissent dans les trois sources que j'ai citées.
Bref il y a lieu de travailler pour y
voir plus clair, pour comprendre que ce que sont véritablement les
préparations culinaires dont nous entendons le nom.
Le monde technique fait-il usage d'outils ? d'ustensiles ? On parle effectivement d'ustensiles de cuisine, n'est-ce pas ?
Pour des questions terminologiques si fines, rien ne vaut l'étymologie, et notamment celle qui est colligée par le Trésor de la langue française informatisé.
Et c'est ainsi que l'on trouve :
ustensiles : Tout ce qui est nécessaire dans une maison (meubles, outils, objets domestiques). Objet ou accessoire de conception simple, à usage domestique, servant en particulier à la cuisine.
Avec l'étymologie suivante :
Étymol. et Hist. 1. a) 1374 utencilles plur. « ensemble des objets servant à l'usage domestique » (Ordonnance au sujet des finances du duc de Bourbon ds HAVARD: tous les utencilles de linge de table, de vaisseaulx de cuisine, d'eschansonnerie); 1389-92 utenciles d'ostel (Registre criminel du Châtelet, éd. Duplès-Agier, t. 2, p. 259), a désigné également les objets servant à l'exercice d'un métier (1407, Chartes confisquées aux bonnes villes du Pays de Liège, publ. par Em. Fairon, p. 307 1508, Comptes de Dépenses de la construction du château de Gaillon, éd. A. Deville, p. 520), empl. dans lequel il a été évincé par outil* (a. fr. ostil); les formes utencile, utensile, parfois fém. (v. FEW t. 14, p. 87) sont att. jusqu'au mil. du XVIIIe s. (Trév. 1740); b) fin du XVIe s. fig. (DESHOULIÈRES, Poesies, t. 1, p. 82 ds LITTRÉ: Grands savantas, nation incivile, Dont Calepin est le seul ustensile); c) 1610 sens grivois (BÉROALDE DE VERVILLE, Moyen de parvenir, éd. H. Moreau, A. Tournon, p. 133); d) 1881 « maîtresse d'un souteneur » (RIGAUD, Dict. arg. mod.); 2. a) 1472 (en parlant de soldats en garnison dans une ville) paier les ustencilles « payer les dépenses de leur entretien quotidien » (Lettre de Louis XI, éd. J. Vaesen et E. Charavay, t. 5, p. 77); b) 1636 (MONET: Utansiles de gens de guerre [...] que l'hote leur fournit tant qu'il les loge); cf. 1680 être obligé à la fourniture de l'ustencile (RICH.). Utensile empr. au lat. utensilia, mot de la lang. parlée (v. ERN.-MEILLET) « objets nécessaires, meubles, ustensiles », plur. neutre de utensilis « dont on peut faire usage » (dér. de uti « user, se servir de, employer »); ustensile p. altér. de utensile d'apr. user*, v. aussi outil. Fréq. abs. littér.: 335. Fréq. rel. littér.: XIXe s.: a) 543, b) 500; XXe s.: a) 417, b) 442.
Pour les outils, on a :
outils : Objet fabriqué, utilisé manuellement, doté d'une forme et de propriétés physiques adaptées à un procès de production déterminé et permettant de transformer l'objet de travail selon un but fixé.
Puis vient l'étymologie :
Étymol. et Hist.1. Début du XIIe s. ustilz «équipement, objets nécessaires qu'on embarque pour un voyage» (S. Brendan, éd. I. Short et Br. Merrilees, 179); 2. 1174 «objet fabriqué qui sert à faire un travail» (GUERNES DE PONT-SAINTE-MAXENCE, S. Thomas, 5408 ds T.-L.); 3. XIIIe s. «membre viril» (Fabliaux, éd. A. de Montaiglon et G. Raynaud, t.1, p.235); 4. av. 1272 fig. «moyen d'action» (JEAN BRETEL, Jeux-partis, éd. A. Långfors, 41, 45); 5. av. 1615 «personne qui sert d'instrument, d'exécutant à une autre» (E. PASQUIER, Recherches de la France, 396, 412); 6. 1808 «personne maladroite, inefficace» (HAUTEL). Du b. lat. *, sing. de *, plur. neutre, altération du lat. class. «objets nécessaires, meubles, ustensiles», dér. de «se servir de, employer». Un croisement de avec «employer» (v. user) rend compte du -s- de *, mais le passage reste inexpliqué (cf. cependant FOUCHÉ, pp.184-185). Les formes b. lat. en os- sont att. dès le VIIIe-IXe s., v. FEW t.14, p.88a. Fréq. abs. littér.: 1188. Fréq. rel. littér.: XIXe s.: a) 712, b) 1746; XXe s.: a) 1653, b) 2514. Bbg. COMTE (H.). Philos. de l'outil. Thèse, Paris-Sorbonne, 1980, pp.38-44.
Et l'on comprend ainsi mieux : l'outil, c'est l'objet technique, et il n'y a d'ustensiles de cuisine que dans la mesure où certains objets ne sont pas d'abord des outils, mais utilisés comme des outils.
Corollaire : quand on parle d'objets techniques, en cuisine, on parlera plutôt d'outils que d'ustensiles.