Un auteur d'histoire des sciences que je lis évoque des accidents, des événements imprévus qui auraient été des perches tendues à des esprits préparés.
Il y a là quelque chose de très convenu, et qui correspond à cette phrase souvent citée (même par moi, hélas), selon laquelle "la chance sourit aux esprits préparés".
Certes on connaît des cas où des événements particuliers, saillants, ont conduit à des découvertes.
Par exemple le néoprène fut découvert parce qu'on avait laissé trop chauffer un mélange, qui polymérisa.
Par exemple, on a découvert un édulcorant parce que on s'était léché les doigts après des expériences, sans s'être lavé les mains.
Par exemple la chimie des graisses progressa à partir d'une observation initiale de paillettes nacrées qui étaient apparues dans un récipient où on avait laissé un composé séjourner.
Et ainsi de suite : le chimiste Jean-Jacques, un peu "romantique", a fait un livre très intéressant intitulé "L'imprévu ou la science des objets trouvés", distinguant notamment l'accident, l'imprévu, et mettant le doigt sur le phénomène de sérendipité, qui est la découverte un peu par "chance", la chance qui sourirait aux esprits préparés.
Mais j'ai l'impression, quand on embrasse la totalité de l'histoire des sciences, que ces anecdotes ne sont... que des anecdotes. En réalité, chaque expérience que fait un scientifique montre une foule de phénomènes que nous pourrions explorer avec un esprit préparé.
J'ai encore vu cela hier, alors que j'étais conduit à confectionner des mayonnaises pour une télévision venue tourner au laboratoire. Pour les besoins de la cause, je voulais faire cette mayonnaise à la fourchette et, toujours pour les besoins de la cause, j'ai un peu augmenté la quantité de vinaigre que j'ai ajoutée au jaune d'œuf. Ayant battu d'abord assez longtemps et sans ajout d'huile, j'ai vu alors une mousse apparaître. Au fond, j'avais déjà vu cette mousse de nombreuses, fois mais sans y prêter attention ; cette fois, la voyant un peu longuement, et la commentant pour la caméra, j'ai été conduit à fouetter davantage et à voir davantage de mousse.
Autrement dit, j'étais en train de faire une mousse de jaune d'œuf, comme un jaune d'œuf en neige en quelque sorte. Et cela pose des questions intéressantes et nouvelles car mon esprit, préparé certes mais surtout focalisé sur les phénomènes, m'a permis de voir autre chose que ce que je voulais voir initialement.
Au fond, dans toutes les expérimentations, il y a cela : voir, voir et voir encore ; puis vient le temps de la réflexion et la décision stratégique d'étudier ou de ne pas étudier un point particulier que l'on a vu.
L'expérimentation livre une myriade de particularité que nous pouvons explorer. Et cela est constant, pas anecdotique. Je crois que l'histoire des sciences ferait bien d'être moins romantique et de ne pas s'appesantir sur ces cas un peu particulier qui, certes, permettent de grandes envolées lyriques, mais ne rendent pas justice aux scientifiques font simplement leur travail, qui s’appesantissent sur les phénomènes qu'ils ne cessent de voir, qui les explorent laborieusement, sans se reposer sur le hasard qui pourrait les aider éventuellement
Au fond, je crois que je n'utiliserait plus cette formule selon laquelle la chance sourirait aux esprits préparés.
Quelle formule utiliser alors ? Ce que je crois maintenant, c'est que la découverte résulte certainement du soin, de l'application, de l'attention, du travail.
Hervé This
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inrae.fr
jeudi 24 septembre 2026
La chance sourirait aux esprits préparés ? Dépassons le romantisme d'une certaine histoire des sciences
Pourquoi faire des expériences au cours d'une recherche scientifique ? Ne cherchons pas à tuer des dragons de papier !
Dans un livre d'histoire des sciences, l'auteur pose la question de savoir pourquoi les scientifiques font des expériences, et il observe que la question semble banale.
Il met là en œuvre un procédé rhétorique qui a pour nom dragon chinois : il s'agit de créer un problème qui n'existe pas pour ensuite le résoudre, tout comme on pourfendrait un dragon que l'on aurait soi-même produit, en papier.
C'est un procédé à la fois un peu faible et terriblement prétentieux. Prétentieux, parce que l'on perce un dragon en papier, et faible parce que l'on a même pas été capable d'observer que l'on était dans cette position.
En réalité la question de pourquoi les scientifiques font des expériences est passionnante, et certainement ni facile, ni banale. Pour comprendre l'importance de l'expérience en sciences de la nature, il faut se raccrocher à la description de l'approche scientifique, qui passe par :
- l'identification d'un phénomène : ce qui nécessite des expériences pour bien mettre en évidence le phénomène,
- par la caractérisation quantitative du phénomène : ce qui nécessite un très grand nombre de mesures, conformément à une idée de Francis Bacon, un des pères fondateurs de la science moderne,
- puis il y a l'étape de réunion des résultats de mesure en équations, qui parfois imposent des expériences complémentaires pour s'assurer qu'on ne dit pas n'importe quoi,
- vient ensuite la réunion des équations en théorie avec l'introduction de concepts ; certes de concept mais il ne s'agit pas de poésie ; il faut que ces concepts qui soient quantitativement appropriés au phénomène que l'on décrit,
- ayant cette théorie, on cherche une prévision théorique testable et là c'est une question entièrement théorique (mais il faudrait que je sois prudent et que je réfléchisse davantage à ce propos),
- et vient ensuite le test expérimental de la prévision théorique, qui impose manifestement de l'expérimentation.
On voit que la réponse à la question "Pourquoi faire des expériences ?" n'est certainement pas banale.
mercredi 23 septembre 2026
La science ne connaît pas les nations
Dans un ouvrage d'histoire des sciences, l'auteur explique que Lavoisier avait cru que l'oxygène était le principe de tous les acides et que Davy aurait réfuté cette idée. Je croyais l'auteur bon historien des sciences, mais ce qu'il dit là le déjuge, me conduit à douter à peu près de tout ce
qu'il écrit. Certes, j'avais perçu dans le début de son texte un parti pris pour la science anglaise, mais nous en avons là la confirmation.
J'ajoute qu'il ne s'agit pas pour moi de revendiquer la grandeur de Lavoisier, la grandeur de la science française, mais simplement d'analyser factuellement ce qui a été fait, ce qui a été dit.
Et c'est ainsi que, ayant récemment relu toutes les oeuvres de Lavoisier, je peux certifier, références à l'appui, que la pensée de Lavoisier, en particulier, a beaucoup évolué entre les textes où il discutent le phlogistique (qui aurait été un principe ôté par le feu au métaux que l'on calcine) et des textes de rénovation de la chimie tels que son Traitée élémentaire de chimie. À propos de molécules, d'atome, de calorique, et cetera, on voit que la pensée de Lavoisier a considérablement évolué, d'une part ; d'autre part, si on lit bien Lavoisier, on s'aperçoit de son immense prudence en termes d'interprétation des phénomènes, on s'aperçoit qu'il se garde de jugements à l'emporte-pièce tels que le caricature l'auteur du livre que je discute.
Par exemple, à propos des acides, il y voit souvent de l'oxygène, mais il est plus prudent qu'on ne le dit. D'ailleurs, pour les acides comme pour les éléments, il prend des précautions oratoires considérables, et laisse la porte ouverte aux découvertes ultérieures.
Ainsi, Davy n'a certainement pas réfuté Lavoisier, et d'ailleurs, ce qu'il faut dire justement, c'est que des collègues de Lavoisier, et leurs élèves (pensons à Louis Joseph Gay-Lussac, par exemple) avaient déjà fait l'observation que notre historien des sciences attribue à Davy.
Bref, citer Davy est nationaliste, donc très faible intellectuellement, et le texte que je lisais relève d'une médiocre histoire
des sciences. D'ailleurs... pas une référence dans ce texte !
jeudi 17 septembre 2026
Ne pas confondre !
J'entends encore cette confusion entre cuisine et gastronomie. Je rappelle que la gastronomie est la connaissance raisonnée de ce qui se rapporte à l'être humain en tant qu'il se nourrit. Ce n'est pas de la cuisine d'apparat.
A propos de modèles et de représentations
Ce matin lors d'un cours il m'est venu une idée nouvelle, à propos de la discussion des systèmes dispersés.
Nous étions en train de discuter le
fait que dans une représentation, la taille des objets doit être connue, sans quoi on induit des fausses chez nos interlocuteurs et, en particulier, j'ai discuté la relation entre la taille d'une bulle d'air dans un blanc d'œuf battu neige et la taille d'une molécule de protéine. J'ai fait cette discussion en prenant du temps pour faire le calcul.
Mais je me suis rendu compte, en regardant un peu plus tar la présentation d'un collègue, qu'elle comportait des images sans ces considérations d'échelle, de taille... et comme on voit mieux la paille dans l'oeil du voisin que la poutre dans le sien, je me dis maintenant que cela vaudrait la peine que, systématiquement, pour un schéma comme pour photo au microscope, j'indique quantitativement la
taille des objets qui sont considérés. Au fond, rien n'empêche de mettre des traits de rappel et les indications quantitatives sur le côté de l'image, ou bien en légende.
Et c'est ainsi que je prends la résolution de toujours donner ces informations quantitatives quand je présenterai des schémas : ce sera une belle amélioration.
lundi 14 septembre 2026
Se vider la tête : une expression idiote
J'entends des étudiants, des collègues, des connaissances parer de "se vider la tête"... mais je n'arrive pas à m'empêcher de penser que cette expression est idiote.
Car au fond l'objectif de se la remplir n'est-ce pas ? Et, mieux, se la remplir intelligemment ?
Pour autant, il est vrai qu'après une longue concentration, on peut avoir besoin de respirer un peu, de faire quelque pas.
D'ailleurs de récentes études sur la sédentarité montrent qu'il est nécessaire de bouger pendant une ou deux minutes toutes les demi-heures environ, en vue d'activer certaines lipases utiles à la gestion des triglycérides.
Cela dit, pourquoi ne pas continuer à lire, dicter, réfléchir, pendant ces pauses utiles ?
Mais se vider la tête ? On sait, d'autre part, que, après un long trimestre de travail, qui est moins fatiguant par le travail lui-même que par le fait qu'on se lève tôt, qu'on a des transports, on a besoin de faire quelques grasses matinées, surtout si, comme moi on a continué à travailler pendant le week-end.
Oui, les transports sont fatigants, stressants, avec du bruit, de la chaleur, du froid, de la presse, des stations debout parfois prolongées...
Oui, certains travaux sont physiquement demandeurs, mais ce n'est pas là la question de se vider la tête, mais simplement de mettre fin temporairement à ces rythmes fatigants.
Dans cette discussion il y a donc lieu de bien distinguer selon les travaux que l'on fait. Pour une bonne analyse du problème, on doit se souvenir d'études qui avait été faites à l'hôpital Cochin par des physiologistes qui exploraient la fatigue des pilotes de ligne et qui avaient bien montré qu'une attention très soutenue conduit effectivement à des modifications du rythme cardiaque ; non pas tellement en termes de fréquence, mais plutôt en termes de variations de la fréquence.
C'est une chose bien établie que la concentration fatigue et qu'on a parfois besoin de lever le nez et de changer d'activité.
Mais se vider la tête ?
Non décidément il ne s'agit pas de ça car si on a une activité avec une concentration
contenue, rien ne nous empêche de l'entrecouper avec une tâche administrative, par exemple.
Surtout, je ne peux pas m'empêcher de signaler que pour moi, rien n'est pire en quelque sorte que les vacances, avec cette étymologie de vide, d'acuité. Pourquoi les weekends me condamneraient-ils à faire des activités moins amusantes que celles qui m'amusent par dessus tout : la chimie ?
Je dois témoigner à mes jeunes amis que je me lève, quelle que soit la saison, entre 5 et 6h du matin... et je me mets à travailler parce que cela est très passionnant et que je n'arrive pas à m'en empêcher. Non pas en raison d'une quelconque compulsion maladive, mais bien plutôt, positivement, parce que mon activité est absolument passionnante, irrésistible.
Que la recherche scientifique est belle !
dimanche 13 septembre 2026
ml, pas mL
Quand on cherche une information sur les unités, il faut consulter le BIPM. Et, en l'occurrence, à propos du symbole pour le litre (on devrait d'ailleurs écrire dm3), la 16e Conférence Générale des Poids et Mesures (CGPM) la pris la Resolution 7.
Considérant que le symbol l pour le litre avait été adopté par le Comité International des Poids et Mesures (CIPM) en 1879 et confirmé en 1948, considérant que certains pays avaient adopté le L pour éviter la confusion avec 1, on a résolu d'accepter les deux symboles l et L.
Cela étant, on se souvient de la règle internationale qui veut que les symboles d'unité ne soient écrits en majuscule que s'ils sont l'initiale d'un personnage, tel le faraday (Fa), pour Michael Faraday, le newton (N) pour Isaac Newton, par exemple.
De ce fait, comme le litre ne vient pas du nom d'une personne, il vaut mieux écrire l que L.