Pendant des années, j'ai donné chaque mois une idée nouvelle/invention à mon ami Pierre Gagnaire, et en voici une qui date de 2004 !
Un
verre…de vin
Comment
la physique permet de faire du craquant, du croquant, du
croustillant.
La
gastronomie moléculaire n’a-t-elle engendré que des produits mous
parce que colloïdaux : mousses, gels, émulsions ? Des
critiques gastronomiques sans doute un peu réactionnaires, qui
confondent souvent la science et ses applications ou qui tombent dans
le défaut de généralité, critiquent la « cuisine
moléculaire » pour ses produits sans consistance, mais ils
ont tort : la science n’a pas d’attirance spéciale pour des
systèmes particuliers, et toute organisation moléculaire a son
intérêt. A preuve : les « verres », dont qui
feront l’objet de la proposition de ce mois.
Par
« verre », le physicien désigne un objet dur, non
cristallin, que l’on obtient par refroidissement d’un liquide
visqueux : la vitrification correspond à un ralentissement
considérable du mouvement de diffusion de ses constituants (le plus
souvent des molécules) ; le verre perd la possibilité de
couler… aux temps qui sont du même ordre de grandeur que la vie
humaine.
Les
verres les plus courants sont à base de silice, ou oxyde de silicium
(pensons au sable de Fontainebleau, ou au quartz), que l’on chauffe
en leur ajoutant un fondant, ainsi d’abaisser la température de
fusion. Comment ont-ils été inventés ? On suppose que la
vitrification s’est faite spontanément, dans les foyers de nos
ancêtres d’il y a très longtemps, ce qui a conduit ceux-ci à
comprendre qu’ils obtiendraient des matériaux durs et transparents
en reproduisant le phénomène qu’ils avaient observé. Pourquoi la
transparence les fascinaient-ils ? Cela reste un beau mystère,
une de ces questions que je traîne avec moi pour longtemps.
Toutefois,
les verres de silices, ou le cristal, avec des sels de plomb, ou
encore d’autres verres minéraux du même acabit ne sont pas les
seuls que l’on puisse obtenir. En cuisine, notamment, on obtient
des verres en partant de sucre, que l’on chauffe en présence
d’eau. Lentement, la température augmente, et quand on coule le
sirop sur un marbre froid, il vitrifie si la température a atteint
127 degrés environ. Quand le sirop a été beaucoup chauffé, le
verre obtenu peut cristallier et perdre sa transparence, mais les
confiseurs savent bien que l’ajout de jus de citron, de vinaigre,
ou de glucose, prévient la cristallisation, parce que les molécules
de sucre (le saccharose) ne peuvent plus s’ordonner régulièrement,
dans les trois directions de l’espace.
Bref,
on sait faire des verres en cuisine. Et c’est verres sont durs,
cassants, croquants, croustillants quand on en fait de minces
couches. Rien de mou, dans tout cela !
La
farine, l’œuf, et le reste
Avec
les « biopolymères », de nombreux types de verres sont
possibles. Biopolymères ? Pensons notamment aux feuilles de
gélatine : ce sont des matériaux transparents, vitreux, et
d’ailleurs cassants, vitrifiés pour tout dire. Par chauffage
(quelques secondes au four à micro-ondes), on redonne de la mobilité
aux molécules de gélatine, et les feuilles se mettent à couler, en
formant des liquides collants… qui reprennent leur état vitreux
quand ils refroidissent. Ainsi, on obtient des formes transparentes
et dures sur mesure.
La
gélatine est faite de protéines… lesquelles sont effectivement de
bons candidats pour obtenir des verres : un blanc d’œuf qui
sèche, à l’air libre, dans un bol, forme également une sorte de
résine jaune (sans pourrir parce qu’une des protéines présentes
est le lysozyme, aux propriétés antibactériennes), laquelle est un
gel. Puisque les tissus musculaires d’animaux terrestres
(« viande ») ou aquatiques (poissons…) renferme de
nombreuses protéines, ne pourrions-nous pas essayer, également, de
les sécher pour obtenir des verres ? Les cuisiniers ont
l’habitude de mettre une mince tranche de lard dans une poêle,
avec une masse par-dessus pour éviter la déformation pendant le
chauffage : il n’est pas difficile de généraliser à des
lamelles de viande ou de poisson, pour en faire des verres.
Toutefois
les protéines ne sont pas les seuls biopolymères : l’amidon
est connu pour vitrifier… notamment dans le pain. Or l’amidon est
fait de deux polymères différents du glucose : l’amylopectine,
ramifié, et l’amylose, linéaire. Selon les farines, les
compositions en ces deux biopolymères sont différentes, d’où des
gels distincts. Et puis, il y a les pectines, et tant d’autres
possibilités…
Quel
que soit le biopolymère utilisé, pourquoi ne pas modifier le verre
formé en y plaçant des molécules qui, sans nuire à la structure
générale, apporteraient des propriétés particulières ?
Après tout, c’est bien ce que fait la thiamine dans le blanc d’œuf
séché, lui conférant une couleur jaune (un paradoxe pour un blanc
d’œuf !).
Par
exemple, supposons que nous fassions une gelée de pied de veau, que
nous ferions sécher, puis vitrifier. Nous aurions le goût du veau
dans le verre. Et si nous mettions du jus d’orange dans de la
farine, avant de faire vitrifier : nous aurions alors la couleur
et le goût.
Mieux
encore : imagine que nous allongions un blanc d’œuf avec du
vin, puis que nous fassions sécher le tout. Les molécules sapides
et sans doute quelques autres resteraient piégées et l’on aurait…
un verre de vin !