vendredi 3 avril 2026

Disons des choses simples pour ceux qui n'ont pas appris la chimie, ou qui l'on oubliée


Les "réactions" ? 

Aujourd'hui, on m'interroge sur ce qu'est une "réaction chimique", et je vais essayer de répondre simplement, sans trop insister qu'une réaction est une réaction est "chimique" quand elle est étudiée par la chimie, que c'est un réarrangement d'atomes. 

Le plus simple, c'est peut-être de partir du sucre, le sucre de table, qui se présente souvent sous la forme de petits cristaux blancs. 

Ces cristaux sont des empilements réguliers, dans les trois directions de l'espace, comme un jeu de cubes bien assemblés, d'objets que l'on nomme des molécules de saccharose. 

Ces molécules sont toutes constituées de la même façon, avec des atomes de carbone, d'hydrogène et d'oxygène, mais nous n'avons pas besoin pour l'instant d'entrer plus en détail dans cette construction. Qu'il nous suffise de dire que les molécules de saccharose sont empilées régulièrement. 

Quand on chauffe du sucre, on le voit fondre d'abord, c'est-à-dire former un liquide, mais bientôt, il brunit, et une odeur de caramel apparaît. Cette caramélisation correspond non pas une seule réaction, mais à beaucoup, ce qui signifie que les molécule de saccharose sont modifiées par la chaleur de diverses façons. 

Par exemple, certaines sont divisées en deux moitiés ; d'autres perdent des petits morceaux, etc. Surtout, on voit que les assemblages d'atomes (les molécules) que l'on récupère finalement ne sont pas les molécules que l'on avait initialement. 

De la chimie, pas de la physique

Cette modification des molécules est bien différente de la transformation que l'on aurait quand on chauffe un glaçon. 

Un glaçon est un solide, fait par un empilement régulier de molécules d'eau ; quand on le chauffe, le glaçon fond, ce qui signifie que les molécules d'eau se séparent... mais elles ne se modifient pas ! 

La meilleure preuve, c'est que, quand on refroidit l'eau liquide, elle ressemble de la glace. Il y avait les mêmes molécules avant et après : dans ce cas-là, il n'y a pas de réaction "chimique". 

En cuisine

En cuisine, il y a des réactions nombreuses, qui font des couleurs, des saveurs, des odeurs nouvelles. Que l'on pense au brunissement d'un steak, à la caramélisation déjà évoquée, au brunissement de haricots verts... Chaque fois qu'il y a l'emploi de la chaleur sur des composés un peu délicats, on est presque sûr qu'il y a eu des réactions qui ont modifié les molécules présentes.

jeudi 2 avril 2026

Poisson d'avril, et rire jaune

 

Hier, le 1er avril, j'ai annoncé à des amis que j'avais enfin réussi
à faire interdire les siphons et leurs cartouches de protoxyde d'azote
dans les cuisines.

Je racontais toute une longue histoire où j'expliquais que trois ministres m'avaient convoqué à une réunion trans-ministérielle et que la décision était prise pour très bientôt d'interdire les siphons et les cartouches de protoxyde d'azote, pour les cuisines domestiques ou de restaurant.

Tous mes amis ont cru à mon poisson d'avril, mais hélas, c'était un poisson d'avril. Je dis hélas parce que, en réalité, je souhaite très vivement cette interdiction, et je milite pour que le monde culinaire utilise plutôt des compresseurs associés à des pulvérisateurs tels qu'on en a pour les plantes, afin d'obtenir  des émulsions, des mousses, des émulsions foisonnées.

Ct type de systèmes  fonctionne très bien, et il  aurait l'intérêt d'éviter les cartouches non renouvelables, et l'utilisation du protoxyde
d'azote, qui est à la fois dangereux pour la santé et pour le climat.

J'invite tous mes amis à militer avec moi pour que ce soit interdite
la vente des siphon avec ses cartouches non renouvelables de protoxyde d'azote !

mercredi 1 avril 2026

Ah, des questions (à propos de lipides, de triglycérides, d'acides gras): cela montre que mes billets sont lus ;-)

Je reçois la question suivante :

Bonjour,
Vous évoquez des "résidus d'acides gras" et "résidus de glycérol" que l'on retrouve dans la molécule de triglycéride, et qu'il n'a donc pas d'acide gras dans l'huile.
La molécule d'acide gras fait-elle bien partie de la famille des lipides ? Et où retrouvons nous à proprement parler la molécule d'acide gras si ce n'est pas dans l'huile ? Dans l'aliment ? Comme dans l'olive mais suite au procédé d'extraction de l'huile il y a une réaction chimique créant la triglycéride ?
Pourquoi parlons "d'acide", (même composition atomique en partie que l'acide citrique du citron ?)
Merci pour votre retour.



Et je réponds :


1. Oui, les molécules d'acides gras sont des "lipides"... mais il faut savoir que la catégorie des lipides est immense : ce sont tous les composés des aliments qui sont solubles dans les solvants non polaires.
 
Les acides gras sont-ils des lipides ? Il faut d'abord savoir ce que sont les acides gras en général, et la définition de l'Union internationale de chimie :
Aliphatic monocarboxylic acids derived from or contained in esterified form in an animal or vegetable fat, oil or wax. Natural fatty acids commonly have a chain of 4 to 28 carbons (usually unbranched and even-numbered), which may be saturated or unsaturated. By extension, the term is sometimes used to embrace all acyclic aliphatic carboxylic acids.

Donc en général, les acides gras sont des lipides, dans la première acception du terme. En revanche, si l'on considère la fin de la définition, alors certains ne sont pas des lipides : l'acide formique, l'acide acétique, l'acide propionique, l'acide butanoïque sont solubles dans l'eau.


2. Et où retrouvons nous à proprement parler la molécule d'acide gras si ce n'est pas dans l'huile ?
On trouve les acides gras en très petites quantités dans les graisses alimentaires, mais en quantités supérieures dans les graisses rancies. D'ailleurs ils sont un indicateur de qualité des graisses (notamment des huiles) : plus il y en a, plus la qualité est faible.


3. A propos de "au procédé d'extraction de l'huile il y a une réaction chimique créant la triglycéride"
Je vais être simple :
- dans les olives, il y a des graisses
- et comme toutes les graisses alimentaires, elles sont composées de molécules de triglycérides (très peu d'acides gras, heureusement)
- quand on presse les olives, la graisse sort, et vient surnager au dessus de la partie aqueuse : c'est l'huile d'olive
- en général, cette huile d'olive, presque exclusivement faite de molécules triglycérides, est purifiée ; et plus on purifie, plus elle est faite seulement de molécules de triglycérides
- ce pressage est simplement mécanique, et il y a peu de modifications chimiques : il y avait des molécules de triglycérides dans l'olive, et on récupère les molécules de triglycérides dans l'huile... puisque l'huile, d'olive ou autres, n'est presque faite que de molécules de triglycérides.


4. Pourquoi parle-t-on d'acides gras, quand il y en a (rarement, donc, et heureusement) ?
Parce que les molécules d'acides gras sont des chaînes d'atomes de carbone liés à des atomes d'hydrogène, avec, à une extrémité, le dernier atome de carbone lié à un atome d'oxygène, d'une part, et, d'autre part, à un autre atome d'oxygène qui est lié à un atome d'hydrogène. Et ce dernier atome d'hydrogène peut être "arraché", ce qui est le propre des acides.
D'ailleurs, les acides gras les plus petits, solubles dans l'eau, changent le pH des solutions où ils sont placés, rendant ces solutions acides.

5. Merci pour votre retour.
Si vous voulez vraiment me remercier, faites connaître autour de vous : 

- ce blog

- le Glossaire des métiers du gout : des définitions justes et référencées à propos des termes de cuisine, patisserie, charcuterie, etc. 

- les Séminaires de gastronomie moléculaire : avec des tests expérimentaux  d'idées qui trainent depuis trop longtemps dans les cuisines. 

- et proposez à vos collègues ou amis de s'abonner à tout cela en envoyant un message à icmg@agroparistech.fr

Le verre de vin : une proposition que j'avais faite

 Pendant des années, j'ai donné chaque mois une idée nouvelle/invention à mon ami Pierre Gagnaire, et en voici une qui date de 2004 !

 

 

Un verre…de vin


Comment la physique permet de faire du craquant, du croquant, du croustillant.



La gastronomie moléculaire n’a-t-elle engendré que des produits mous parce que colloïdaux : mousses, gels, émulsions ? Des critiques gastronomiques sans doute un peu réactionnaires, qui confondent souvent la science et ses applications ou qui tombent dans le défaut de généralité, critiquent la « cuisine moléculaire » pour ses produits sans consistance, mais ils ont tort : la science n’a pas d’attirance spéciale pour des systèmes particuliers, et toute organisation moléculaire a son intérêt. A preuve : les « verres », dont qui feront l’objet de la proposition de ce mois.


Par « verre », le physicien désigne un objet dur, non cristallin, que l’on obtient par refroidissement d’un liquide visqueux : la vitrification correspond à un ralentissement considérable du mouvement de diffusion de ses constituants (le plus souvent des molécules) ; le verre perd la possibilité de couler… aux temps qui sont du même ordre de grandeur que la vie humaine.

Les verres les plus courants sont à base de silice, ou oxyde de silicium (pensons au sable de Fontainebleau, ou au quartz), que l’on chauffe en leur ajoutant un fondant, ainsi d’abaisser la température de fusion. Comment ont-ils été inventés ? On suppose que la vitrification s’est faite spontanément, dans les foyers de nos ancêtres d’il y a très longtemps, ce qui a conduit ceux-ci à comprendre qu’ils obtiendraient des matériaux durs et transparents en reproduisant le phénomène qu’ils avaient observé. Pourquoi la transparence les fascinaient-ils ? Cela reste un beau mystère, une de ces questions que je traîne avec moi pour longtemps.


Toutefois, les verres de silices, ou le cristal, avec des sels de plomb, ou encore d’autres verres minéraux du même acabit ne sont pas les seuls que l’on puisse obtenir. En cuisine, notamment, on obtient des verres en partant de sucre, que l’on chauffe en présence d’eau. Lentement, la température augmente, et quand on coule le sirop sur un marbre froid, il vitrifie si la température a atteint 127 degrés environ. Quand le sirop a été beaucoup chauffé, le verre obtenu peut cristallier et perdre sa transparence, mais les confiseurs savent bien que l’ajout de jus de citron, de vinaigre, ou de glucose, prévient la cristallisation, parce que les molécules de sucre (le saccharose) ne peuvent plus s’ordonner régulièrement, dans les trois directions de l’espace.

Bref, on sait faire des verres en cuisine. Et c’est verres sont durs, cassants, croquants, croustillants quand on en fait de minces couches. Rien de mou, dans tout cela !


La farine, l’œuf, et le reste


Avec les « biopolymères », de nombreux types de verres sont possibles. Biopolymères ? Pensons notamment aux feuilles de gélatine : ce sont des matériaux transparents, vitreux, et d’ailleurs cassants, vitrifiés pour tout dire. Par chauffage (quelques secondes au four à micro-ondes), on redonne de la mobilité aux molécules de gélatine, et les feuilles se mettent à couler, en formant des liquides collants… qui reprennent leur état vitreux quand ils refroidissent. Ainsi, on obtient des formes transparentes et dures sur mesure.

La gélatine est faite de protéines… lesquelles sont effectivement de bons candidats pour obtenir des verres : un blanc d’œuf qui sèche, à l’air libre, dans un bol, forme également une sorte de résine jaune (sans pourrir parce qu’une des protéines présentes est le lysozyme, aux propriétés antibactériennes), laquelle est un gel. Puisque les tissus musculaires d’animaux terrestres (« viande ») ou aquatiques (poissons…) renferme de nombreuses protéines, ne pourrions-nous pas essayer, également, de les sécher pour obtenir des verres ? Les cuisiniers ont l’habitude de mettre une mince tranche de lard dans une poêle, avec une masse par-dessus pour éviter la déformation pendant le chauffage : il n’est pas difficile de généraliser à des lamelles de viande ou de poisson, pour en faire des verres.

Toutefois les protéines ne sont pas les seuls biopolymères : l’amidon est connu pour vitrifier… notamment dans le pain. Or l’amidon est fait de deux polymères différents du glucose : l’amylopectine, ramifié, et l’amylose, linéaire. Selon les farines, les compositions en ces deux biopolymères sont différentes, d’où des gels distincts. Et puis, il y a les pectines, et tant d’autres possibilités…

Quel que soit le biopolymère utilisé, pourquoi ne pas modifier le verre formé en y plaçant des molécules qui, sans nuire à la structure générale, apporteraient des propriétés particulières ? Après tout, c’est bien ce que fait la thiamine dans le blanc d’œuf séché, lui conférant une couleur jaune (un paradoxe pour un blanc d’œuf !).

Par exemple, supposons que nous fassions une gelée de pied de veau, que nous ferions sécher, puis vitrifier. Nous aurions le goût du veau dans le verre. Et si nous mettions du jus d’orange dans de la farine, avant de faire vitrifier : nous aurions alors la couleur et le goût.

Mieux encore : imagine que nous allongions un blanc d’œuf avec du vin, puis que nous fassions sécher le tout. Les molécules sapides et sans doute quelques autres resteraient piégées et l’on aurait… un verre de vin !



mardi 31 mars 2026

Modéliser pour comprendre : la mayonnaise

Dans une discussion récente à propos de mayonnaise, il était question de
"molécules tensioactives". Tensioactives : voilà beaucoup de syllabes qui s'ajoutent au mot molécule et qui gênent nombre de celles et ceux qui ne sont pas chimistes.

D'ailleurs, dans la modélisation des sauces mayonnaises que j'avais proposées par le passé, dans ce que l'on pourrait nommer l'explication de la confection de cette célèbre sauce, je sais qu'il y a souvent une confusion à propos de l'échelle à laquelle on regarde.

Et aussitôt, je m'arrête, parce que j'ai prononcé  le mot échelle et que je sais que ce mot  est difficile parce que l'on confond
grossissement et  échelle (laquelle s'exprime sous la forme d'une fraction).
Bref, je me propose de ne pas utiliser le mot échelle pour être plus simple.

Mais, surtout, je me propose de mettre en œuvre cette démarche qui devrait être celle de toute étude scientifique, celle de toute explication : la démarche descendante.
Il s'agit d'abord de considérer les phénomènes au niveau macroscopiques, ce que l'on voit à l'oeil nu. Puis, cela fait, on examine les phénomènes au niveau microscopique : ce que l'on voit avec un microscope. Ensuite, et ensuite seulement, on examine les choses au niveau mésoscopique, disons à un super grossissement, avant de passer au niveau moléculaire, quand on commence à voir les molécules. 

 

Allons y



1. Pour notre mayonnaise, commençons par le niveau macroscopique, ce que l'on voit à l'œil nu.
On part d'un jaune d'œuf qui est un liquide jaune et on ajoute du vinaigre qui est un liquide plus ou moins coloré.
Le mélange des deux conduit un liquide de consistance intermédiaire entre celle du jaune et du vinaigre, avec une couleur jaune pâle si le vinaigre n'a pas trop de couleur lui-même.

Dès ce stade, il y a quelque chose à comprendre en passant au niveau microscopique.
En effet, avec un microscope, on voit que le jaune d'œuf est fait de petits objets "solides", dispersés dans un plasma : commençons par le plasma qui est une solution aqueuse de protéines essentiellement, c'est-à-dire, dit différemment, de l'eau dans laquelle sont dispersées des molécules variées, notamment des molécules de protéines .

2. Pour mieux comprendre cela, il faut grossir davantage, jusqu'à ce que l'on voie un tas de petits objets grouillants, tous identiques, les molécules d'eau, au milieu desquelles se trouvent des espèces de grosses pelote qui sont les molécules de protéines.
J'ajoute que si l'on fouette ce mélange, alors on peut y pousser des bulles d'air, qui seront un peu stabilisés parce qu'elles seront tapissées par les molécules des protéines.

3. Que serait le mélange du jaune d'œuf et du vinaigre au niveau microscopique ?
L'eau du vinaigre vient s'ajouter à l'eau du jaune d'œuf, du plasma, et il y aurait donc plus de molécules d'eau, tout simplement.
Et le vinaigre lui est fait principalement de molécules d'eau et de molécules d'une autre sorte qui a pour nom "acide acétique" et ses molécules là, qui sont dispersées dans les molécules d'eau dans le vinaigre, viennent s'ajouter à l'ensemble, de sorte que l'on aurait finalement un très grand nombre de molécules d'eau, avec, au milieu, des molécules d'acide acétique, des protéines et  des granules.

4. Quand on ajoute une goutte d'huile au mélange de jaune d'œuf et de vinaigre, on la voit flotter à la surface : rien de plus au niveau microscopique.
Au niveau moléculaire, on voit seulement deux phases séparées, de liquide : principalement des molécules d'eau, d'un côté, et, dans l'huile, de très nombreuses molécules que l'on peut s'imaginer comme des pieuvres à trois bras souples : les molécules
de triglycérides.
Ces molécules de triglycérides, également, bougent en tous sens,  et pour desraisons que je n'explique pas ici, elles ne se mélangent pas aux molécules d'eau (en moyenne, parce que, à la limite de l'huile et de l'eau, c'est plus compliqué).

5. Revenons au niveau macroscopique et fouettons : à ce stade, le fouet peut introduire des bulles d'air dans le mélange si le mouvement pousse des bulles d'air dans l'eau (on le voit à l'oeil nu), mais il n'y a pas de mousse si l'on fait un mouvement de va-et-vient : dans ce second cas, il y a seulement le fouet qui passe à travers la gouttelette d'huile et ladivise en deux, et en deux, et encore en deux, et ainsi de suite.

6. Si l'on regardait avec un très gros microscope, on verrait que ce mouvement du fouet déroule les protéines, qui viennent se placer à la surface des gouttelettes d'huile et empêche que ces dernières ne fusionnent une fois formées, au moins à l'échelle de temps qui est celle de la cuisine.

7. Continuons de fouetter le jaune d'œuf et le vinaigre avec de l'huile : cela consiste à y introduire des gouttes d'huile de plus en plus nombreuses, et de plus en plus petites, puisqu'elles sont divisées à chaque coup de fouet. Et toutes ces gouttelettes sont tapissées de protéines venues spontanément se placer à la surface.

8. Au niveau microscopique maintenant : quand on fait la mayonnaise, le microscope ne montre pas les molécules, bien trop petites, mais il fait apparaitre des gouttes  d'huile dispersées dans la solution aqueuse.
Plus on ajoute d'huile en fouettant, plus les gouttelettes sont nombreuses jusqu'au stade où elles sont tassées les unes contre les autres et se déforment.
À ce moment-là,  la mayonnaise est épaisse parce que les gouttelettes
ne peuvent plus bouger individuellement  : chaque gouttelette est coincée par les goutteettes voisines,  et  elle ne peut donc pas bouger. Or comme toutes les gouttelettes sont ainsi tassées, coincées, aucune ne peut bouger et la sauce ne s'écoule pas.
 

C'est d'ailleurs un phénomène merveilleux que de voir ainsi un système
entièrement liquide qui ne coule pas !

lundi 30 mars 2026

Des réponses à des questions qui ont suivi des réponses à des questions... à propos de mayonnaise

 Sur un billet intitulé "Mayonnaise", Alexandre (je ne connais que son prénom) m'avait adressé des questions, et j'ai répondu (à noter que l'on peut toujours écrire à icmg@agroparistech.fr, pour être plus certain d'avoir une réponse).

Là, il m'écrit à nouveau :

Bonjour Monsieur This,
Merci pour cette réponse très rapide à ce sujet. Sachez que mes connaissances scientifiques sont très limitées. Je suis cuisinier et je commence à m'intéresser aux phénomènes en cuisine et à la véracité de certaines "techniques". Afin de pouvoir comprendre ce que je fais, ce que j'utilise, comment et pourquoi. Je suis convaincu que si je comprends le pourquoi du comment en cuisine, exemple pour l'émulsion, je pourrai être amené à faire évoluer ma cuisine (je distingue bien entendu la gastronomie moléculaire à la cuisine moléculaire, je suis cuisinier et je reste dans mon domaine de la cuisine). Je commence simplement à découvrir vos travaux sur la gastronomie moléculaire, qui sont conséquents (pour mon plus grand bonheur). Merci de nous éclairer et de nous apporter des connaissances afin de faire évoluer notre métier.
Je sais l'importance des mots pour vous et vous demande pardon si je n'utilise pas toujours les bons termes, comme dit précédemment je n'ai que très p
eu de connaissances scientifiques et je débute dans la lecture de vos travaux.
Je n'ai sûrement pas posé la bonne question à la fin de mon premier commentaire. Pourquoi il n'y a-t-il plus de bulles d'aire dans l'emulsion de la mayonnaise ?
En ce qui concerne de battre un jaune et du vinaigre oui je l'ai déjà fait mais dans le bit de faire une mayonnaise et de rajouter de l'huile directement donc je n'ai pas vraiment essayé pour l'expérience. Donc je suppose que de fouetter (je n'ai pas encore de sonde ultrason) le jaune et le vinaigre permet d'avoir une émulsion foisonné.
Donc 2 questions finalement :
-Pourquoi on a une émulsion sans air d'un côté et de l'autre si (une molécule permet cela ou pas )?
-Question sur la technique maintenant : Comment y arriver ? Puisque vous évoquez la possibilité si l'on s'y prend bien. J'aurai peut-être également ma réponse en essayant avec le vinaigre et le jaune.
Merci encore pour vos retours instructifs


 

 

Et je propose de répondre à nouveau, phrase à phrase, parce que je suis (vraiment) un petit esprit, et il faut que je lise lentement pour bien comprendre :

1. Sachez que mes connaissances scientifiques sont très limitées.
Aucun problème : c'est surtout de ma part qu'il doit y avoir un effort pour me faire bien comprendre, pour bien expliquer, et je suis preneur de toute question, même de détail, car mon objectif est précisément d'aider mes amis à comprendre le peu que je sais expliquer.

2. Je suis cuisinier et je commence à m'intéresser aux phénomènes en cuisine et à la véracité de certaines "techniques".
Là, j'observe depuis deux ou trois ans un phénomène merveilleux, à savoir que de plus en plus cuisiniers ne se contentent plus de répéter, reproduire, ce que des anciens leur ont dit avec beaucoup d' "autorité"... et avec une certaine indécence, parce que les expériences effectuées lors de nos séminaires de gastronomie moléculaire, sur 25 ans, chaque mois, ont permis d'observer que 87 pour cent de ce que nous avons testé était faux, que les indications viennent de Bernard Loiseau, Michel Guérard, Paul Bocuse, par exemple. Je me souviens ainsi avoir dit à Joël Robuchon qu'il avait tort de dire et d'écrire que l'eau bouillante salée mettait plus longtemps à bouillir que l'eau non salée, parce que l'expérience avait montré le contraire.
Bref, il est temps de cuisiner sur des bases techniques solides, au lieu de marcher dans des sables mouvants de l'ancienneté jamais vérifiée !

J'ajoute que chacun peut s'inscrire gratuitement aux séminaires de gastronomie moléculaire, dont les comptes rendus détaillés (avec photos) sont donnés sur : https://icmpg.hub.inrae.fr/travaux-en-francais/seminaires/resultats
Pour s'inscrire, et recevoir les invitations, les liens de visioconférences, les comptes rendus, il suffit de le demander à icmg@agroparistech.fr
D'ailleurs, j'ajoute que le même site qui propose les comptes rendus des séminaires a ce "glossaire des métiers du goût", qui permet de parler justement des choses (https://icmpg.hub.inrae.fr/travaux-en-francais/glossaire/glossaire-des-metiers-du-gout).

Pour terminer, j'espère qu'Alexandre me pardonnera si j'ajoute que, en lisant bien, je crois que par "véracité de certaines techniques", il veut dire :
- efficacité de techniques proposées
- conformité des résultats de techniques annoncées avec l'objectif qu'il est dit qu'elles atteindront
Car les techniques sont les techniques. Marcher sur la tête peut être une technique, mais pas une technique qui fera monter des blancs en neige. Pardon, mais c'est en écoutant chaque mot que je comprends... et c'est quand même pénible pour mes amis, voire ma famille, que je reprends sans cesse. Pardon, pardon, je ne crois pas avoir un mauvais fond.


3. Afin de pouvoir comprendre ce que je fais, ce que j'utilise, comment et pourquoi. Je suis convaincu que si je comprends le pourquoi du comment en cuisine, exemple pour l'émulsion, je pourrai être amené à faire évoluer ma cuisine
Oui, je suis absolument convaincu qu'Alexandre a raison. Et c'est en analysant, et en comprenant, que j'ai fait mes inventions : dirac, gibbs, würtz, priestley, oeuf parfait, chocolat chantilly, crèmes à la Lehn, etc.
Voir à ce sujet mon livre Inventions culinaires, qui vient de sortir.


4. (je distingue bien entendu la gastronomie moléculaire à la cuisine moléculaire, je suis cuisinier et je reste dans mon domaine de la cuisine).
Ca, c'est le genre de phrase que j'aime BEAUCOUP, pour la première partie, car, pour la deuxième, je n'interdis pas évidemment à des cuisiniers de vouloir participer à des travaux scientifiques, pour la partie expérimentale notamment.
Car les sciences de la nature, notamment la gastronomie moléculaire et physique, progressent par expérience et calcul. Pour les expériences, c'est notamment ce que nous faisons dans les séminaires... où nous avons  de nombreux amis cuisiniers.


5. Je commence simplement à découvrir vos travaux sur la gastronomie moléculaire, qui sont conséquents (pour mon plus grand bonheur). Merci de nous éclairer et de nous apporter des connaissances afin de faire évoluer notre métier.
Que dire de plus : merci de ce merci... mais surtout, si vous voulez me remercier, faites savoir autour de vous les résultats des séminaires, le glossaire.


6. Je sais l'importance des mots pour vous et vous demande pardon si je n'utilise pas toujours les bons termes, comme dit précédemment je n'ai que très peu de connaissances scientifiques et je débute dans la lecture de vos travaux.
Là, je crois avoir présenté des excuses ci dessus. Mais je dois justifier mon "rigorisme terminologique" : il se trouve que, en science, les erreurs de calcul  ou les erreurs théoriques découlent le plus souvent d'erreurs de mots. Et l'on progresse quand on va lentement, avec les bons mots. En réalité, c'est pour aider mes amis que je les reprends.


7. Je n'ai sûrement pas posé la bonne question à la fin de mon premier commentaire. Pourquoi il n'y a-t-il plus de bulles d'air dans l'emulsion de la mayonnaise ?
Donc je comprends maintenant que la question est de savoir pourquoi il n'y a plus de bulles d'air dans la mayonnaise ? Et là, je reprends mon expérience : au début, il y a des bulles, et ces bulles sont dans la solution aqueuse (je vais dire "l'eau" pour simplifier, pour aller plus vite dans mon explication).
Quand on ajoute de l'huile, elle s'ajoute sous forme de gouttelettes, et plus on ajoute d'huile, plus on ajoute de gouttelettes... jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de place dans l'eau : une mayonnaise ferme a des gouttelettes entièrement tassées, avec 95 pour cent d'huile, dans 5 pour cent d'eau. Il n'y a aucune place dans l'eau, et comme l'huile reste dans le saladier, l'air est chassé.


8.  En ce qui concerne de battre un jaune et du vinaigre, oui je l'ai déjà fait mais dans le but de faire une mayonnaise et de rajouter de l'huile directement donc je n'ai pas vraiment essayé pour l'expérience.
Ah, merveilleux : faites l'expérience... en pensant à mon récent billet sur les gâteaux de Savoie, les génoises, et les omelettes soufflées.


9. Donc je suppose que de fouetter (je n'ai pas encore de sonde ultrason) le jaune et le vinaigre permet d'avoir une émulsion foisonné.
Pas besoin de sonde à ultrasons pour fouetter... mais je vous laisse faire l'expérience, parce que ce serait vous priver du bonheur de la découverte que de donner ici le résultat.
J'ajoute seulement que quand on bat du jaune avec du sucre, on fait le "ruban" : jaune clair, c'est en réalité du "jaune en neige" !


10. Donc 2 questions finalement :
-Pourquoi on a une émulsion sans air d'un côté et de l'autre si (une molécule permet cela ou pas )?

Là, dans ce qui précède, vous avez vu que je n'ai pas parlé de molécules. Toutes les molécules qu'il faut sont là : de l'huile, de l'eau, des molécules tensioactives (protéines et phospholipides), et il suffit de regarder avec moins de grossissement que pour voir les molécules.

Et j'ajoute que, dans ma première réponse, je n'avais pas répondu à la question du premier message : "N'y a-t-il pas de molécules tensioactives dans la mayonnaise?". Et la réponse spécifique, donnée implicitement avec l'expérience que j'avais présentée, de battre un blanc d'oeuf en neige, puis de lui ajouter de l'huile pour faire une émulsion, montre que les protéines, qui sont présentes dans le jaune ou dans le blanc, sont à la fois des molécules tensioactives foisonnantes et émulsifiantes.

11. Question sur la technique maintenant : Comment y arriver ? Puisque vous évoquez la possibilité si l'on s'y prend bien. J'aurai peut-être également ma réponse en essayant avec le vinaigre et le jaune.
Oui, oui, faites l'expérience ;-)

A propos du pain : des questions de diversité chimique

Un de mes collègues avait commenté un billet consacré au pain, et j'ai quelques précisions.

D'une part, à  propos des protéines qui font le "gluten", ce réseau à la fois visqueux et élastique qui permet de faire des boules, au lieu des plates galettes que l'on obtient avec d'autres farines, la question de leur quantité selon le "type de farine" est en réalité bien compliqué. Notamment :
- le type ne donne que le taux de cendres, ce qui n'est pas la même chose que la quantité de s protéines (et plus on est proche de l'amande, loin de l'extérieur, plus le taux de cendre est faible)
- la quantité des protéines n'est pas synonyme de qualité, de capacité à former le gluten
- des farines d'un type donné peuvent avoir des quantités et des qualités de protéines "glutinogènes" différentes, avec des variations selon les variétés, les conditions de culture, etc.

D'autre part, je ne suis pas de ceux qui parlent "de la gluténine" et "de la gliadine" : les protéines qui forment le gluten sont "des" gluténines, et des "gliadines". Il en existe un nombre notable, avec des propriétés différentes (il y a un nombre considérable d'articles scientifiques consacrés à cette question).

Et je profite de l'occasion pour dire que je suis de ceux qui parlent "des" pectines, "des" celluloses, "des" gélatines, mais aussi "des" chlorophylles, "des" hémicelluloses, "des lignines, "des" albumines, etc. Car de l'eau a coulé sous les ponts depuis les débuts de la chimie ou, même, de la chimie organique, et l'on a découvert une grande diversité biomoléculaire.
Par exemple, je ne parle par de l'acide tartrique, mais des acides tartriques, parce que les différents acides tartriques ne sont pas identiques, n'ont pas les mêmes propriétés.
Par exemple, je ne parle pas "du" glucose, mais des glucoses. Le D-glucose est le plus courant, dans l'alimentation, et il diffère du L-glucose.
Par exemple, dans le blanc d'oeuf, il y a plus de 300 protéines différentes (présentes chacune à raison d'un nombre immense de molécules).