Si l'on reprend la démarche des sciences de la nature, avec d'abord le choix d'un phénomène à étudier, puis sa caractérisation quantitative, puis la réunion des résultats de mesure en équations, puis le groupement des équations en une théorie, avant que cette celle-ci soit testée expérimentalement, on voit que le test de l'hypothèse n'intervient qu'à la fin.
En effet, il faut d'abord avoir bien testé bien identifié le phénomène que l'on veut d'étudier et cela passe par les caractérisations numériques, qui ne sont pas des tests d'hypothèse.
Bien sûr on peut tordre le bras à l'idée que je viens d'énoncer et dire que, dès le départ, on va tester si le phénomène est bien celui qu'on pense, mais en réalité il ne s'agit pas de ça : il s'agit simplement de caractériser quantitativement le phénomène pour avoir du grain à moudre ensuite.
Évidemment, on ne caractérise pas au hasard et l'on se focalise sur les caractéristiques du phénomène qui peuvent donner des informations susceptibles de contribuer à la théorie que l'on veut édifier.
Par exemple si l'on veut comprendre le bleu du ciel au-dessus de montagnes, alors il ne sera pas prioritaire d'aller mesurer la pente de la montagne en fonction de l'altitude et c'est bien sur le bleu du ciel qu'il faut d'abord se concentrer.
Je prends un exemple précis à propos du travail expérimental que nous avons fait au cours des années passées, notamment l'étude d'une différence de couleur entre des bouillons confectionnés dans un chauffe ballon ou dans un bain d'huile. Le bouillon qui était dans le chauffe-ballon était orange et celui qui était dans le bain d'huile était brun. Il y avait donc là un phénomène.
Pour l'étudier, nous l'avons caractérisé : nous avons mesuré la couleur des deux bouillons, après avoir répété l'expérience. Pas d'hypothèse, à ce stade.
Dans ce cas précis, comme les bouillons avaient été faits avec la même carotte, dans la même eau distillée et que seul changeait le système de chauffage, nous avons refait des bouillons dans des chauffes ballon identiques et cette fois les couleurs étaient des identiques. Toujours pas d'hypothèse, mais la volonté d'une confirmation.
Puis nous les avons refait les expériences dans des bains d'huile identiques et cette fois les couleurs étaient également identiques, et différentes de celles du chauffe ballon, de sorte que c'est ainsi que nous avons pu nous interroger et nous demander si c'était la lumière qui était responsable du phénomène. Là, effectivement, il y a eu une idée à tester.
Nous avons donc refait des bouillons dans le même dispositif de chauffage mais soit avec un
éclairage, soit avec du papier d'aluminium, et nous avons confirmé qu'il y avait une différence selon l'éclairage : là nous testions effectivement une hypothèse.
Mais, mesurant l'évolution de la couleur, nous avons observé que, dans un espace de couleurs, les points de couleur se répartissaient sur une spirale. Là, pas d'hypothèse.
Et c'est ensuite que nous avons cherché comment une telle courbe pouvait apparaître. Il a fallu de l'analyse, et non pas des tests d'hypothèse, pour des expériences numériques.
Et nous avons imaginé deux possibilités : soit la libération d'abord d'un composé d'une couleur puis, ensuite, la libération d'un composé d'une autre couleur, soit la libération d'un composé d'une couleur, avec cette couleur qui qui évoluait au cours du temps et du traitement thermique.
Cette fois-ci, le travail de modélisation nous a conduit à une question, plutôt qu'une hypothèse.
Bref, je ne pense pas qu'il y ait lieu de se raccrocher à cette question incessante de l'hypothèse. Je propose plutôt de nous raccrocher constamment à la démarche scientifique que j'ai évoquée précédemment
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inrae.fr
lundi 23 mars 2026
Il n'est pas exact que toutes les expériences que font les scientifiques soient faites en vue de tester une hypothèse.
samedi 14 mars 2026
Il faut une stratégie
Sortant d'une interview, je m'aperçois qu'aucune des questions des journalistes n'a concerné mon travail scientifique. Nous n'avons discuté que d'applications et il a fallu vraiment que je mette beaucoup d'énergie
pour trouver, à l'occasion des réponses que
je donnais, la possibilité de parler de sciences de la nature et d'expliquer mon émerveillement pour celles-ci.
Ce n'est pas la première fois que je fais cette constatation, mais elle est toujours étonnante car si c'est bien en scientifique que je suis invité,
c'est en technologue que l'on veut me placer.
Il y a aussi, souvent, le risque de l'ultracrepidianarisme, contre lequel il faut être alerté. D'ailleurs, aujourd'hui, on m'interrogeait sur la plus grande difficulté de l'humanité : qu'en sais-je ? quelle compétence puis-je avoir pour en parler éventuellement ?
Il ne faut donc pas s'étonner que les journalistes qui me recevaient aient reçu des réponses qui n'étaient pas celles qu'ils auraient souhaitées : ce n'est pas là une critique des journalistes qui m'ont invité, mais plutôt une constatation qui doit me
conduire une stratégie de réponse pour ces questions qui reviennent régulièrement.
vendredi 6 mars 2026
Des recettes scientifiques ? Cela ne peut pas exister
Dans un de ces sites de cuisine qui arrivent dès que l'on tape le mot "recettes", je vois évoquées des "recettes scientifiques", et il faut dire ici une telle expression n'a aucun sens.
Oui, cela n'a pas de sens, parce qu'une recette, c'est de la cuisine, tandis que les sciences de la nature sont la production la production de connaissances.
Bien sûr, la compréhension de phénomènes permet d'envisager de nouvelles recettes, et mon livre Inventions culinaires ne fait que cela : j'ai introduit des recettes nouvelles, ces inventions, en utilisant des résultats obtenus lors de mes travaux scientifiques. Mais pour autant ces recettes sont pas "scientifiques" : ce sont des résultats de la science, seulement.
J'insiste un peu parce que déjà Auguste Escoffier avait écrit -il confondait tout- que la cuisine progresserait jusqu'au point de devenir "scientifique"... mais il voulait simplement dire "rigoureuse", parce que la cuisine ne deviendra jamais scientifique : un art n'est pas une science de la nature.
Et il faut répéter que la cuisine doit s'adapter à la variabilité des ingrédients. Un praticien qui utiliserait toujours les mêmes proportions pour ses pâtes n'obtiendrai pas des résultats réguliers car les farines peuvent changer du tout au tout même dans un type particulier ; deux langoustines voisines ne cuiront pas de la même façon, etc. Bref, on aura beau standardiser les procédés, la diversité des ingrédients conduira à l'hétérogénéité des résultats.
Mais je me suis éloigné : des recettes inspirées par les résultats scientifiques ? J'observe tout d'abord qu'il y a des recettes rationalisées.
Par exemple, quand Marie-Antoine Carême faisait ses mayonnaises à la cuiller en bois, cela lui prenait environ 15 minutes. En revanche, aujourd'hui, la compréhension des émulsins permet de faire la même chose en quelques dizaines de secondes. La recette a été rationalisée.
D'autre part, il y a des recettes débarrassées des précisions culinaires réfutées par l'expérience (comme nous le faisons chaque mois dans les séminaires de gastronomie moléculaire). Ce sont des recettes assainies et ce sont elles qui méritent le nom de recette sans qu'il soit nécessaire d'ajouter un adjectif qualificatif
Il y a aussi des recettes qui sont des inventions modernes, soit parce qu'on utilise des ingrédients nouveaux (alginates, carraghénanes, etc.), soit que l'on utilise des principes nouveaux, par exemple pour le chocolat chantilly. Et là, il s'agit de recettes de "cuisine moléculaire", puisque c'est précisément le terme que j'ai introduit en 1999 pour parler justement.
Et puis, il y a la cuisine de synthèse, dont la forme artistique a pour nom cuisine note à note.
Dit aussi, j'espère que c'est plus clair et je rappelle mon objectif qui n'est pas de vendre du papier mais d'aider mes amis à mieux comprendre le monde, et à mieux cuisiner. Il en va de la gourmandise !
samedi 14 février 2026
Le doute et la science
Ce matin, on m'a envoyé un lien vers une vidéo navrante, montrant une table ronde prétendument consacrée à la science, mais qui partait d'un présupposé selon lequel la science aurait été caractérisée par le doute.
Cette idée, qui reste donc à explorer, était montrée sans aucune subtilité, comme s'il y avait eu une équation science = doute.
Selon cette équation, la science (personnifiée ?) aurait douté de tout, de sorte que se serait posée la question -c'est la médiocre rhétorique du dragon chinois : on crée un problème qui n'existe pas, et on le pourfend pour montrer que l'on est très bien- de savoir comment faire pour penser qu'il y a de l'assuré, et comment répondre aux complotistes, pour qui un doute s'oppose à un autre doute.
Mais les sciences de la nature sont bien autre chose que des présupposés ! Ce sont des activités de recherche des mécanismes des phénomènes par une méthode où il y aune part de doute, certes, mais pas un doute au sens d'une réfutation systématique.
Les sciences de la nature
Allons y voir, en répétant, donc, que les sciences de la nature cherchent les mécanismes des phénomènes par une méthode qui commence par une identification des phénomènes que l'on explore. Là, pas de doute, mais, bien au contraire, la volonté le bien poser une question, de bien s'assurer de fait que l'on va étudier. Donc certainement pas du doute.
Puis il y a une caractérisation quantitative, des mesures. Et là encore, c'est évidemment le contraire du doute, puisque l'on caractérise le phénomène. Mieux même, qu'on introduit des nombres, des nombres solides.
Bien sûr, un esprit faux pourrait faire observer (s'il était arrivé jusqu'à ce point de connaissance) que la valeur exacte d'une mesure est inaccessible, en raison des perturbations de mesure...
Mais quand même, il ne faut pas exagérer : d'une part, la moyenne de plusieurs mesures est démontrée être un bon estimateur de la valeur cherchée, et, avec les perfectionnements des appareils de mesure, nous approchons sans cesse davantage de cette valeur... au point que certaines mesures se font avec un nombre de décimales ahurissant !
Sans compter que les sciences de la nature sont sans cesse dans la "validation" : nous craignons tant la présence du diable dans les détails que nous ne cessons de le pourchasser.
Bref, quand on mesure la rotondité de la Terre (par exemple), on sait où on en est, de nos certitudes. Pas de doute !
La troisième étape, la réunion des données quantitatives en équations, n'est pas une étape de doute, mais, au contraire, un affermissement : les équations trouvées ne sauraient s'appliquer à des données incohérentes.
Puis vient la construction d'une théorie, par regroupement des équations identifiées, et par induction : là le doute est hors sujet. Mais c'est après, dans la recherche de conséquences théoriques et les test expérimentaux de ses conséquences que nous espérons des réfutation : ce n'est pas que nous doutions des théories, car nous savons nos théories insuffisantes.
Ailleurs j'ai dit que les théorie sont fausses, parce qu'elle le sont par principe, mais en réalité ce n'est pas parce qu'elles sont fausses qu'elles sont inutiles, et c'est simplement, comme à propos de la mesure, que nous cherchons les remplacer par de meilleures théories, plus fécondes.
Bien sûr, il y a toujours la place pour des découvertes extraordinaires sans quoi nous ne ferions pas notre métier. Oui, nous avons le sentiment que derrière tout ce que nous savons, il y a encore beaucoup à apprendre, à savoir, mais cela n'est pas du doute ; c'est plutôt de l'espoir. Bref, poser la science comme le royaume du doute n'est pas une bonne façon d'expliquer ce qu'est la science. Les organisateurs et les participants à ce débat auraient donc bien fait de commencer par des explications telles que je viens de les donner : si l'on veut parler de sciences de la nature au public, il y a d'abord lieu de lui expliquer (puisqu'il l'ignore complètement) ce que sont ces activités et comment elles fonctionnent. Pour parler d'un objet, il faut connaître cet objet, non ?
dimanche 1 février 2026
Amis étudiants : allez faire des travaux merveilleux dans l'industrie, sans regret
Une étudiante vient de prendre un poste merveilleux, dans l'industrie alimentaire, et elle m'en donne de bonnes nouvelles. Mais, dans son message, je trouve la phrase "j'ai peur que la science me manque".
Je lui réponds donc immédiatement :
En réalité, tu n'as sans doute jamais fait vraiment de recherche scientifique et il ne faut pas confondre science et technologie.
La science, c'est faire des travaux à la recherche d'inconnu dont on ne sait pas où il se trouve, sans véritable stratégie possible pour le trouver (certains en sont vraiment malheureux), et tout cela pour produire des théories fausses (disons "insuffisantes" pour être charitable)... que l'on doit ensuite réfuter.
C'est une activité pour des personnes vraiment très spéciales, sans beaucoup de postes, avec des salaires inférieurs à ceux de l'industrie, avec peu d'argent pour fonctionner, qu'il faut chercher activement.
Or l'activité est au fond très peu différente, au quotidien, de celle des ingénieurs de recherche, qui font donc de la technologie, avec des applications, des résultats, etc. dans des conditions financières et matérielles bien meilleures.
Le meilleur de ma promotion à l'ESPCI, un génie de chimie organique, avait commencé au CNRS, mais rapidement, il est passé dans une grosse société d'agrochimie, où il a disposé de moyens merveilleux pour faire des travaux merveilleux, merveilleusement utiles.
Donc n'aie aucun regret, et considère s'il te plaît que si je fais de la science, c'est parce que, dès l'âge de six ans, j'ai su que c'était ma seule voie, que je serais malheureux si ce n'était pas cela que je ferais.
Surtout aide moi à faire comprendre cela à tous les étudiants que tu connais.
jeudi 8 janvier 2026
Il y a bien trop peu de sciences !
Nous sommes bien d'accord, : il y a la chimie qui est une science de la nature, d'une part, et ses applications d'autre part. Ailleurs, dans notre champ intellectuel, il y a les sciences et technologie des aliments, titre qui voudrait la proximité entre les sciences de la nature focalisées sur les aliments - mais aussi des sciences de l'humain et de la société- et leurs applications de ces sciences, lesquelles sont de deux types principaux : techniques et didactiques.
Tout cela étant posé, il y a une intersection entre la chimie, d'une part, et les sciences des aliments d'autre part : il y a cette chimie qui explore les ingrédients, cette chimie qui explore les mécanismes des transformations qui ont lieu lors de la préparation des aliments, cette chimie qui s'impose pour l'exploration de phénomènes sensoriels ou nutritionnels...
Et il faut s'étonner, ou du moins observer, que les revues de chimie des aliments sont essentiellement des revues de technologie plutôt que des revues stricto sensu scientifiques. Par exemple l'analyse d'un numéro récent de la revue Food Chemistry a révélé que 96 % des articles étaient de nature technologique et 4 % seulement de nature scientifique ! Sachant que la chimie est une science, et pas une technologie, il y a lieu de dénoncer le titre de la revue : il est largement usurpé !
Et, vue le poids (excessif) de la technologie des aliments, pas étonnant alors que, au 21e siècle, alors que plus de 5 millions d'articles sont consacrés au thé, aucun ne considère les mécanismes des phénomènes par lesquels les composés des feuilles migrent vers la solution infusée.
Et ce n'est là qu'un exemple pour montrer que les mécanismes des transformations qui surviennent lors de la production des aliments sont bien méconnus.
Pourquoi la viscosité d'une sauce mayonnaise augmente-t-elle quand on agite énergiquement la sauce alors que la fraction volumique d'huile n'a pas changé ? Certes la loi d'Einstein pour décrire la viscosité des suspensions ne s'applique que dans le cas d'une suspension diluée de sphères dures, mais même les modèles ultérieurs de Taylor, par exemple, ne permettent pas de décrire correctement les cas réels, à savoir celui de mayonnaise, où la teneur en huile dépasse 85 %. Et l'on est alors réduit à des lois phénoménologiques, c'est-à-dire des équations de plus en plus longues, avec de plus en plus de paramètres ajustés (du bricolage, en réalité) pour décrire des phénomènes que l'on ne sait pas expliquer correctement.
Toujours à propos de la mayonnaise, il y a lieu de rappeler que, naguère, on attribuait l'émulsification de l'huile à des phospholipides (les fameuses "lécithines", terme employé souvent à tort).
Puis il est apparu de plus en plus clairement que les protéines présentes dans le jaune d'œuf étaient essentiel, parce que, électriquement chargées et bien plus grosses que les phospholipides, elles assuraient des répulsions bien plus efficaces entre les gouttelettes d'huile dont elles tapissaient la surface.
Plus récemment, avec les études des émulsions de Ramsden, fautivement nommée émulsions de Pickering, on en vient à s'interroger sur le rôle des granules qui sont dispersés dans le plasma pour former le jaune d'œuf.
Mais le cas de la mayonnaise est un cas physico-chimique et il faut maintenant donner un cas strictement chimique, avec le brunissement des viandes que l'on fait sauter. Cette fois, les plus hâtifs d'entre nous se débarrassent de la question en évoquant les réactions fautivement dites de Maillard (il faut parler de réactions amino-carbonyles), omettant les essentielles pyrolyses (notamment des protéines), omettant les déshydratations intramoléculaires des hexoses, omettant les caramélisations, les oxydations, et cetera.
Bref, pour conclure, ce n'est pas en confondant les sciences et leurs applications que l'on arrivera à quelque chose. Il faut des mots justes pour des idées justes... et du travail scientifique soigneux, qui ne balaye pas la poussière sous le tapis, qui ne laisse pas croire que l'on a compris des phénomènes qui nous échappent. Avouons notre ignorance, si nous voulons avancer.
lundi 29 décembre 2025
Réconcilier les citoyens avec les sciences de la nature ? Non, seulement les concilier ;-)
Alors que nous finissons une journée scientifique en hommage au chimiste Christian Ducauze, avec une dernière partie consacrée à la médiation scientifique, qui lui tenait à cœur, je rumine un peu les différentes interventions (sans qu'il y ait d'ailleurs de connotation péjorative à "ruminer") : j'y pense, j'y pense encore, et je pense à un point en particulier, à savoir cette expression que j'ai entendue plusieurs fois: « réconcilier les citoyens avec la science ».
Cela me fait souvenir d'une erreur que j'ai moi-même faite il y a quelques années, qui était de "réconcilier les citoyens avec leur alimentation". J'ai fini par comprendre qu'il n'y avait rien à réconcilier, car, parmi les citoyens, il y a ceux qui aiment leur alimentation, ceux qui sont indifférents, et quelques activistes fanatiques que nous devons considérer avec intelligence, sans tomber dans la discussion de leurs délires ni dans les pièges de la malhonnêteté que certains nous tendent.
Pour le citoyen et la science, c'est à peu près la même chose, et l'on aurait intérêt à se souvenir, dans les milieux intellectuels, que beaucoup de personnes arrêtent leur études à la fin du collège, et qu'ils bénéficient donc de très peu de cours de science, surtout quand ces derniers sont donnés à un moment où l'adolescence ne laisse plus la possibilité de penser aussi bien qu'on aurait voulu (je parle pour moi).
L'expérience des conférences grand public dans toute la France et dans le monde entier m'a bien montré qu'en réalité, il y a une grande méconnaissance de ce qu'est la science, d'autant que certaines "élites" la confondent même avec la technologie !
Et pour la science comme pour l'alimentation, il y a nombre de citoyens qui ne sont pas fâchés du tout, et même assez contents (ceux qui savent notamment s'émerveiller de la rapidité avec laquelle on a mis au point des vaccins contre le virus covid).
Il y en a d'autres qui ignorent tout de la chose et qu'il n'y a pas donc à réconcilier non plus. Et il y a enfin quelques fanatiques activistes pour lesquels, il y a lieu de ne pas attacher trop d'importance : il faut les combattre pour éviter que leurs messages ne soient trop audibles, mais pas frontalement, car cela est inutile : on ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif et on ne convainc pas quelqu'un qui ne veut pas être convaincu.
Si l'on devait discuter avec ces personnes là, il y aurait lieu de faire surgir leurs contradictions et d'essayer de révéler leurs délires ou leurs mensonges.
Mais pour le discours public, je crois que la meilleure stratégie est de montrer beaucoup d'enthousiasme pour une activité intellectuelle merveilleuse : les sciences de la nature. Et je répète que les sciences ne sont pas la technologie : l'arbre n'est pas le fruit.
D'ailleurs, les sciences de la nature ne se réduisent pas à la technique... même si l'on utilise des techniques pour faire les travaux d'analyse, les travaux expérimentaux qui sont le socle du travail théorique. Les sciences de la nature ont pour définition : la recherche des mécanismes des phénomènes.
C'est cette phrase là qu'il faut donner d'emblée à tous les étudiants qui s'inscrivent dans des cursus qui sont dits scientifiques (abusivement, puisqu'ils réunissent aussi bien des gens qui se destinent aux sciences de la nature que des gens qui visent la technologie ou la technique).
Donc la science cherche les mécanismes des phénomènes. Elle le fait par une méthode qui doit être absolument répétée, expliquée, et qui est la suivante :
1. on identifie un phénomène qui nous intéresse
2. on le quantifie, on mesure, on produit une foule de "caractérisations quantitatives
3. on réunit ces résultats de mesures en équations, ou en d'autres objets mathématiques (éventuellement statistiques ; on parle ainsi de modèles)
4. on regroupe les équations en leur adjoignant des concepts nouveaux, afin d'avoir des "théories", qui font une cohérence à l'ensemble de la description du phénomène ; c'est là qu'il y a véritablement la recherche de "mécanismes"
5. on cherche des conséquences testables des théories
6. on teste expérimentalement les conséquences du 5, en vue de réfuter les théories : puisqu'on les sait par nature insuffisantes, c'est en réfutant que l'on pourra progresser.
Bien sûr, il y a des dérogations à cette méthode générale, pour des disciplines scientifiques particulières, mais n'aurions-nous pas intérêt à commencer par donner des idées simples, claires, avant d'ajouter des fioritures, du détail ? Et je pense aux citoyens, notamment, qui méritent des explications qui fassent de la lumière, au lieu de plonger dans l'obscurité... qui conduit à l'obscurantisme.
samedi 13 décembre 2025
Pour faire de la recherche scientifique, il faut... faire de la recherche scientifique
Dans les milieux de science et technologie des aliments (souvent plus de la technologie que de la science), il y a une faute de pensée constante qui consiste à modéliser une situation pour la décrire, car cela nous met dans une position tout autre que celle de la recherche scientifique.
Avec un collègue qui s'intéresse à la libération de composés bioactifs, j'envisage l'encapsulation d'une molécule odorante dans une molécule d'amylose, ou au centre d'une micelle de phospholipides, par exemple. Mon collègue l'ignorant, je discute jusqu'au fait que la structure encapsulante puisse être dynamique, mais je vois surtout que c'est là une description un peu dogmatique et, en tout cas, qui ne me met pas dans la position de la recherche scientifique, laquelle doit précisément ne pas être capable de faire une description avec les outils intellectuels dont nous disposons.
D'ailleurs, le collègue à qui j'expose les descriptions théoriques me répond qu'il y a la libération de la molécule odorante par l'amylose dans la bouche quand les enzymes amylases attaquent la molécule d'amylose, qui est enroulée en hélice autour de la molécule odorante. Or, ayant fait une recherche bibliographique à ce propos, je lui signale que l'attaque complète prendrait 40 heures et qu'il n'est donc pas dit que cette idée commune d'une libération par l'amylose puisse faire dans les temps d'une dégustation, où les composés ne séjournent en bouche que quelques secondes ou dizaines de secondes.
À quoi bon nos description théoriques, alors ? La réponse est claire et elle doit être distribuée largement : à proposer une possibilité de réfutation.
Chaque fois que nous modélisons, nous devons aussitôt chercher une prévision expérimentale pour la réfuter au lieu de propager paresseusement des idées qui sont en réalité convenues.
Et par exemple à propos de l'encapsulation dans l'amylose : nous avons l'idée d'une molécule unique, dans une molécule en hélice, mais combien de molécules se logeraient-elles ? Peu solubles dans l'eau pourquoi des molécules d'amylose ne s'associeraient-elles pas ? Et pourquoi ne viendraient-elles pas à plusieurs autour d'une même molécule odorante ?
À propos d'une molécule hydrophobe dans une micelle de phospholipides, quelle est la cinétique d'incorporation ? Quelle est la force qui tient la molécule odorante encapsulée ? Et mille autres questions.
Oui, je vois que nous restons avec nos modélisation classiques, au lieu d'aller plus loin : quels sont les concepts qui nous manquent ? Comment peuvent-ils nous venir ? Sommes-nous à un endroit du savoir où nous pourrions repousser les limites ?
samedi 18 octobre 2025
Je n'ai pas été clair à propos de la "chimie" ? J'essaye de faire mieux.
Ce matin, un commentaire sur ce blog :
Je n'ai rien compris à l'introduction tendant à prouver que la cuisine n'est pas de la chimie. Celle-ci couvre les réaction intra comme intermoléculaires. Dès qu'il y a transformation d'une substance en une autre, c'est de la chimie. Et qu'est-ce que c'est que cette histoire de chimie, "science de la nature" ? Le plexiglas, les colorants azoïques, le Tergal ce n'est donc pas de la chimie ?
Bon, ceci dit j'ai apprécié la suite de l'article, c'est l'essentiel !
Décidément, il faut que j'explique pas à pas, car je ne veux certainement pas laisser planer des doutes quant à la chimie, et mon objectif est de ne pas laisser subsister des confusions, qui sont toujours la source de conflits.
Commençons par définir la cuisine, d'une part, et la chimie, d'autre part.
La cuisine pour commencer
Pour la cuisine, je suis resté longtemps dans l'incertitude, jusqu'au jour où je suis devenu capable de dire (et d'expliquer à tous) que "la cuisine, c'est de l'amour, de l'art, de la technique". Certes, la cuisine, c'est une activité de préparation des aliments à partir d'ingrédients, mais cette activité a trois composantes :
(1) La composante technique : il faut battre des blancs d'oeufs pour obtenir des blancs d'oeuf en neige ; il faut chauffer un steak pour avoir un steak cuit ; etc. Comme pour la peinture (qui ne doit pas couler), comme pour la musique (il ne doit pas y avoir de fausses notes), comme pour la littérature (il ne doit pas y avoir de fautes d'orthographe, de grammaire, etc.), la composante technique est évidemment essentielle, et cela d'autant plus que notre vie est entre les mains de ceux qui nous nourrissent.
(2) La composante artistique : je dis bien "artistique"... parce que n'est pas l'époque si lointaine où des individus bornés refusaient de donner à la cuisine, au moins pour celle de certains cuisiniers, le statut d'art, à égalité avec la peinture, la musique, la littérature, etc. Pour bien comprendre, ici, il faut observer que le "bon", c'est le beau à manger. Il n'y a pas de bon général, sauf à considérer que le sucré, le gras, le salé, sont appréciés par les enfants nouveaux-nés, tout comme des primates nouveaux-nés. De même que certains préfèrent les peintures de Jérome Bosch, et d'autres celles d'Hokusai, il y a ceux qui préfèrent le style de Pierre Gagnaire, et ceux qui préfèrent des cuisines plus "classiques", voire plus "populaires". Et, tout comme on distingue les peintres en bâtiment et les Rembrandt, on distingue des cuisines d'artisans, d'artisans d'art et d'artistes. Le steak grillé frites du midi, c'est (le plus souvent) de l'artisanat : il faut que ce soit "bon", mais on ne cherche pas à pleurer d'émotion.
(3) Enfin, il y a une composante de lien social : le meilleur des plats, le mieux exécuté, ne vaut rien s'il nous est jeté à la figure. Cuisiner, c'est cuisiner pour quelqu'un... tout comme peindre, c'est faire une peinture pour qu'elle soit vue, et écrire, c'est écrire pour être lu (ne finassons pas, s'il vous plaît : je donne ici une explication succincte de dont j'ai fait tout un livre !).
La chimie, maintenant
La chimie, maintenant, puisque c'est surtout là que je suis en désaccord avec mon ami lecteur. Allons-y doucement, parce que, là, j'ai eu encore plus de difficultés à comprendre que pour la cuisine.
Tout a commencé quand je me suis demandé ce qu'était au juste cette activité. Une technique ? Une technologie ? Une science ?
On trouvera dans la revue L'Actualité chimique ma recension d'un excellent livre sur l'alchimie (D. Kahn), qui montre excellemment que l'alchimie est devenue la chimie avant Lavoisier, progressivement.
Mais il s'agissait toujours d'une exploration de ce que l'on ignorait être des réorganisations d'atomes, des transformations moléculaires (je prends des précautions parce que, à côté des molécules, il y a les ions).
Puis, entre la publication du premier et du dernier tome de l'Encyclopédie, les choses se sont clarifiées, et la "chimie" est clairement devenue une activité scientifique. Pas une technologie, pas une technique.
D'ailleurs, à l'époque, on n'aurait pas parlé de chimie pour désigner l'industrie qui usurpe ce nom aujourd'hui. Non, la chimie est bien une science. Allons un pas plus avant : la chimie est une "science de la nature". Oui, car, parmi les "sciences", il y a des activités de différentes natures : l'histoire, la sociologie, la chimie, la physique, la biologie... Parfois, on a utilisé la terminologie "sciences exactes", mais on verra dans mon livre "Cours de gastronomie moléculaire N°1 : science, technologie, technique, quelles relations ?" pourquoi je récuse cette terminologie.
Pour faire vite, disons ici que :
1. l'objectif des chimie, physique, biologie... est de chercher les mécanismes des phénomènes
2. à l'aide d'une méthode qui passe par : - identification d'un phénomène - caractérisation quantitative de ce dernier - réunion des données de mesure en "lois", c'est-à-dire en équations - production d'une "théorie" (on parle parfois de modèle) par réunion des lois et introduction de nouveaux concepts - recherche de conséquences testables de la théorie - tests expérimentaux de ces prévisions théoriques - et ainsi de suite, à l'infini, parce que les modèles réduits de la réalité ne peuvent aucunement prétendre à une description parfaite.
Bref, les sciences que sont la chimie, la physique, la biologie, et qui étaient nommées jadis "philosophie naturelle" (relisons Michael Faraday, par exemple) sont plutôt des "sciences de la nature", terme bien plus juste que "sciences exactes".
Lavoisier l'avait bien dit : pour perfectionner les sciences, perfectionnons les mots, et vice versa
Terminons rapidement par la réponse à la question "Le plexiglas, les colorants azoïques, le tergal ce n'est donc pas de la chimie ?".
Avec ce qui précède, on comprend que non, les colorants azoïques ne sont pas "de la chimie". Ce sont des produits qui ont été découverts par les chimistes, et qui sont produits par une industrie des colorants. Certains, d'ailleurs, sont synthétisés, mais d'autres peuvent être extraits de plantes. Pour le plexiglas ou le tergal, ce sont sans doute des produits synthétisés qui n'existe pas naturellement, mais ils ne sont pas "de la chimie".
On sera particulièrement attentif à la faute du partitif, que l'on explique souvent avec l'expression "le cortège présidentiel" : le cortège n'est présidentiel que s'il est lui-même le président ; sinon, c'est plus clair de parler du "cortège du président". Et cela est particulièrement important de bien veiller à cette faute quand on utilise le terme "chimique". Quand on dit "produit chimique", que dit-on au juste ? D'un produit découvert par la science qu'est la chimie ? D'un produit fabriqué par une industrie d'application de la science qu'est la chimie ? D'un composé particulier (ne pas confondre svp le terme "composé" avec celui de "molécule", comme je l'explique dans un article récemment paru : https://www.academie-agriculture.fr/publications/notes-academiques/la-rigueur-terminologique-pour-les-concepts-de-la-chimie-une-base) ?
La cuisine n'est certainement pas de la chimie
En tout cas, ce qui est clair, c'est que l'activité de production d'aliments à partir d'ingrédients n'a rien à voir avec une activité d'exploration du monde moléculaire : dans le premier cas, on produit des aliments, tandis que l'on produit des connaissances dans le second. Soyons bien clairs ! L'ai-je été ?
mercredi 24 septembre 2025
A propos de rapporteurs et d'évaluation des manuscrits pour des revues scientifiques
samedi 6 septembre 2025
Un gros document consacré à l'éthique, la déontologie, les bonnes pratiques
Je finis un énorme document à propos d'éthique, déontologie et bonnes pratiques, en sciences de la nature. À quoi peut bien servir un tel document ?
En caricaturant, je vois devant moi des gens honnêtes et des gens malhonnêtes.
Pour les malhonnêtes, tout ce que j'écris est sans doute inutile.
Mais je m'intéresse surtout aux autres et je me souviens, en pensant à eux, à quelques circonstances où j'ai fait des fautes par ignorance ou par insuffisance de réflexion, n'ayant pas les éléments qui m'auraient permis d'avoir cette dernière.
Par exemple, pendant longtemps, j'ai exprimé les incertitudes en utilisant une valeur absolue sur les dérivés secondes de la fonction que je considérais, et j'ai appris ensuite, avec retard d'ailleurs, que la convention internationale préférait la racine carrée du carré de la dérivée. En pratique, cela revient au même, puisqu'il s'agit d'ordre de grandeur, mais je n'étais pas dans les clous en quelque sorte.
Autre exemple, pendant longtemps, j'ai exprimé les incertitudes sur des diagrammes par la valeur minimum et la valeur maximum des mesures des différents échantillons que je faisais, mais cela n'est pas juste car si l'on a 10 valeurs au maximum et une seule au minimum, on comprend bien que la représentation d'un intervalle partout égal ne donne pas une idée fiable du résultat et c'est pour cette raison que l'écart-type s'impose.
Or le travail scientifique et le travail technologique sont faits de mille détails importants et d'une foule d'information qui dépasse largement le "tu ne tueras point, tu ne voleras, etc". La question de la déontologie, de l'éthique, de la morale, des bonnes pratiques mérite un examen qui ne soit pas moralisant mais au contraire qui nous conduise à réfléchir en vue évidemment de se perfectionner.
mercredi 13 août 2025
Comment faire de la meilleure science ?
Ah, voilà une difficile question ! Et, surtout, a-t-elle un sens ? Car on ne doit jamais oublier que les mots ne correspondent pas toujours à des réalité : pensons à "carré rond" ou à "père Noël".
Commençons simplement par "faire de la science" : en réalité, cela signifie "faire de la recherche scientifique".
D'autre part, sans perdre une seconde, n'oublions pas que le mot "science" est trop large, et que l'on parle aussi bien de "science du coordonnier" ou de "science du maître d'hôtel", au sens de savoir, que de "sciences de la nature", pour désigner ces activités très particulières que sont la chimie, la physique, la biologie... que je distingue des sciences de l'humain et de la société : sociologie, psychologie, géographie, histoire...
Enfin, il y a l'adjectif "bonnne", ou "meilleure" ? Cela vaut la peine de commencer par "bonne" : que serait une "bonne science de la nature" ? Il y a mille façons d'interpréter l'adjectif, mais par exemple :
- faire activement de la recherche scientifique
- faire éthiquement de la recherche scientifique
- obtenir des résultats, c'est-à-dire faire des découvertes.
Dans la dernière acception, faire de la meilleure science serait avoir plus de chances de faire des découvertes, faire plus de découvertes qu'on n'en ferait autrement.
En conservant à l'idée qu'il y a de grandes et de petites découvertes, des découvertes plus ou moins "importantes", nouvel adjectif épineux auquel se frotte chaque année le jury du prix Nobel : comment évaluer l'importance d'un travail ? Souvent, c'est au rayonnement des travaux que l'on se raccroche, et pourquoi pas, au fond ? Mais il y a aussi les solutions à des questions difficiles (la chiralité des sucres, le boson de Higgs, etc.).
Et puis, pour les sciences de la nature, il y a tout à la fois les objets du monde, et les théories qui les décrivent, au moins pour ce qui concerne la science, et non pas ses applications.
Revenons à ce "meilleure", qui -je ne l'ai pas dit- se posait à propos de l'introduction de l'usage de l'intelligence artificielle dans la pratique de la recherche scientifique. Cet usage permet-il de faire plus efficacement des découvertes ? En tout cas, il y aura lieu de ne pas confondre la pratique scientifique et sa communication... puisque tout ce billet est en réalité motivé par la publication d'un intéressant article de la revue science : One-fifth of computer science papers may include AI content, que l'on trouve ici : https://www.science.org/content/article/one-fifth-computer-science-papers-may-include-ai-content?utm_source=sfmc&utm_medium=email&utm_campaign=ScienceAdviser&utm_content=lifeacademic&et_cid=5694877
lundi 11 août 2025
À propos d'enseignement de la chimie
La chimie est la science de la nature qui s'intéresse aux transformations de la matière, et plus exactement à leur interprétation en terme de réarrangements d'atomes, ce que certains nomment des réactions chimiques.
Déjà dans cette description, on voit qu'il y a lieu de passer du macroscopique à cette échelle de l'atome, et comme nous ne voyons pas les atomes, il y a le risque que notre science paraisse bien abstraite.
Bien sûr, il y a la possibilité de se réfugier dans l'expérimentation, mais ce n'est guère satisfaisant, car il faut alors faire un pont entre le discours que l'on tient et les phénomènes que l'on observe. D'autant que l'expérimentation n'est pas aussi féconde que la théorie qui met de l'ordre dans cette dernière.
Reste que la chimie moderne a le recours constant à deux types de formalismes : le formalisme "atomique", avec la représentation des atomes par des lettres et la construction de formules à l'aide de ces dernières, et le formalisme algébrique avec des équations pour caractériser quantitativement des phénomènes que l'on a décrits ainsi par des formules.
Hélas, là encore, cette manière reste abstraite, et il s'agit de rendre les choses plus "concrètes" pour nos étudiants.
Une solution consiste à ne pas s'arrêter aux lettres tracées sur le papier mais à donner corps aux formules : en les représentant par des barres et des boules, ou par des nuages de points, et cetera.
Evidemment, ces représentations, qui sont pourtant le fruit de calculs extrêmement précis, sont un peu trompeuses et les véritables molécules ne sont pas ces objets en couleur que nous représentons : il y a lieu de savoir interpréter ces images, de les décoder.
Un volume dans une représentation moléculaire : de quoi s'agit-il ? Une couleur : de quoi s'agit-il ? Il y a donc lieu d'inviter les
étudiants à manier beaucoup ses objets, à les examiner longuement, à les "contempler", à les analyser, à les décoder, et la familiarité viendra à bout de l'abstraction.
mercredi 30 juillet 2025
Pourquoi étudions-nous ?
Pourquoi étudions-nous ?
Certains étudient parce qu'ils aiment étudier, mais d'autres étudient parce qu'ils ont un objectif de vie et qu'ils voient dans les études de quoi leur donner les connaissances et les compétences nécessaires pour atteindre cet objectif, pour vivre comme ils le souhaitent.
Par exemple, si l'on veut être mathématicien, il faut pratiquer les mathématiques et pourquoi pas dans le cadre d'un cours de mathématiques. Bien sûr, si l'on est génial comme l'a été Srinivasa Ramanujan, on peut se former indépendamment, mais avec le risque de redécouvrir des choses qui étaient déjà connues.
Mais je reviens à mon propos : la plupart des étudiants que je rencontre étudient pour accéder à une vie professionnelle, par exemple dans l'industrie alimentaire, ou dans d'autres cadres analogues.
Pour ces étudiants-là, il semble clair que des connaissances et des compétences particulières doivent être obtenues. C'est ainsi qu'il y a très longtemps, ayant compris les besoins que j'avais pour exercer la gastronomie moléculaire et physique, je m'étais acheté le livre Food Chemistry, de Belitz et Grosch, ou le Physical Chemistry de McQuarrie.
Plus récemment, quand je suis devenu responsable de cours de Master, je me suis évidemment interrogé sur les notions, concepts, méthodes, valeurs nécessaires à l'exercice du métier d'ingénieur dans les industries de la formulation.
Il y a quelques années, mes cours étaient tous intitulés "Pourquoi il est important de savoir xxxxx en vue de l'exercice de sa profession dans l'industrie de la formulation?". C'était un peu lancinant, mais, au moins, la question était clairement posée.
En fait, tout nos cours devrait être ainsi conçus : le strict nécessaire pour l'exercice du métier mais aussi des notions théoriques qui permettent de dépasser l'état de l'art dans ces industries.
Dans un autre billet, j'ai discuté l'importance des stages pour les étudiants : il s'agit de se confronter à la pratique professionnelle, notamment afin de mieux comprendre l'importance de la science (la "théorie", comme il est dit dans l'industrie) pour l'améliorer cette pratique : au lieu d'être des exécutants, nos étudiants peuvent ainsi devenir des personnes dotées de connaissances et de compétences nouvelles, que l'industrie n'a pas, et qu'ils peuvent alors introduire, mettre en œuvre, pour contribuer à faire grandir les sociétés où ils vont travailler.
Un exemple : des étudiants formés à l'utilisation de la spectroscopie par résonance magnétique nucléaire pourraient contribuer au développement de sociétés de l'industrie alimentaire alors qu'ils seraient de simples exécutants s'ils n'étaient formés qu'à la HPLC ou à la spectroscopie UV visible.
Autre exemple : des étudiants ayant appris les méthodes de décomposition par ondelettes pourrait utilement résoudre des problèmes insolubles dans des industries mécaniques qui ne disposeraient que de la transformation de Fourier.
Dans un billet précédent, j'ai même analysé qu'il serait bon que les ingénieurs de l'industrie reviennent à l'université après quelques années, avec des questions "théoriques" qu'ils auraient rencontrées : ils irrigueraient les laboratoires de recherche scientifique en même temps qu'ils pourraient y trouver des solutions qu'il n'imaginaient pas sur leur site professionnel.
Bref, il y a un renouveau des relations entre sciences et industries à trouver et à implémenter rapidement, et cela va avec une redéfinition de tous nos cours, a commencé par ceux de master, de l'école primaire.
jeudi 3 juillet 2025
Questions from a student : science or technology
I get questions from a students, about his future career and I consider important to answer in details.
Here the question
So not only would be so enriching to know you better, even for a few minutes of conversation about chemistry and life in general, but also to take advice where should I direct myself from now on, like on science, if you think is wise for me to pursue a doctorate, and a PhD, or to keep it more simple like running my business of analytical chemistry on quality control / assurance.
And my answer :
The question that you ask about the choice between science vs business is very important, but I would say that the sole fact that you ask the question should drive you toward applications of chemistry rather than chemistry itself (I mean, the science).
1. as
- positions are not many in science,
- salaries are low,
- conditions are difficult,
- there is a lot of administration and paperwork (looking for funding, etc.)
- one "fails" daily in reaching the goal (making a discovery),
- the way of science is very specific (trying to kill the theories that we build),
then very few people are cut out for science.
2. as practically the work done in technology is the same as for science, but with positions, money, society usefulness, etc. my advice is that students decide for the industry.
Many are like small birds that hesitate to flow away from the university nest, but they have to be brave.
About PhD, this is a very different question: PhD is a special educational complement, adding skills for research engineers, and it is very helpful for many students.
For example, all PhD that I had with me are now very good in the industry, and doing exciting things. For example, one is the technical director of a world food company, two are heads of the heads of laboratories of analytical companies, etc.
My interns, as well, have exciting positions in the industry (world specialist in ice cream formulation, etc.) and they are very happy.
Only two are doing science, and I knew from the beginning that they would because their interest for it makes all drawbacks out of scope.
By they way, more specifically for analytical chemistry, I have to tell you that my lab was hosted for years in such a lab, and I was fighting my colleagues about the differences :
-chemical analysis is a technique
- improving the chemical analysis (what they call analytical chemistry, often) is a technology (and why not doing it in the industry, at Bruker or Varian, for example)
- real analytical chemistry (science) is exciting, but few people do it
But coming to your business, I would say that the question is not to run it, but to develop it. I can tell you the case of Eurofins, that I know very well, because the founders were from our lab: they were so smart and active that they transformed a tiny enterprise into a very large one, succeeding to manage the many difficulties that you get on the way. I have a real admiration for these kind of people, and I urge my students to do the same... when they are able to do it.
Sometimes, an association between a "technician" and a "market man" is useful: the case of Jobs and Wosniak is well known, but personnally I know very well Jonathan Piel and Dennis Flannagan, who bought the old journal Scientific American for 200 USD, and sold it for 51 millions usd, after one life. Smart and active as well, but "twice" if I may say.
Kind regards
samedi 21 juin 2025
Des échanges avec un élève ingénieur qui cherche sa voie
mercredi 18 juin 2025
Etre "bon" scientifique ?
dimanche 8 juin 2025
Encore, à propos de "recherche"
Le mot recherche est une plaie, en quelque sorte, parce que tout le monde le met à sa sauce :
- les artistes font de la recherche, mais de la recherche artistique,
- les scientifiques font de la recherche mais de la recherche scientifique ;
- et dans l'industrie, les techniciens et les ingénieurs sont également de la recherche, en général technologique
- les enseignants, s'ils font bien leur métier sont sans cesse en position de recherche didactique
- etc.
Bien sûr, je vois la différence entre la pratique et la conceptualisation. Un médecin qui soigne bien ses patients a une bonne pratique et, s'il fait bien cette pratique, c'est qu'il se fonde sur des concepts qu'il manie clairement.
Inversement, l'activité de conceptualisation qu'il peut faire serait en quelque sorte gâchée s'il ne publiait pas des textes où il décrirait cette conceptualisation. Bien sûr, il peut la garder pour lui-même, pour améliorer sa pratique. En tout cas, il est en position de recherche technologique puisque la médecine est une pratique, donc une technique ,ainsi que l'avait très bien observé le grand physiologiste Claude Bernard.
Mais je reviens au mot recherche en restant maintenant dans ce domaine de la médecine : ce même Claude Bernard, qui expliquait que la médecine était une technique, a bien observé que la recherche clinique était une recherche technologique, et que la science, la recherche scientifique correspondant à la médecine avait pour nom la physiologie.
Dans le champ voisin de la pharmacie, il y a des recherches de médicaments : c'est de la recherche appliquée donc, et cela correspond à la recherche technologique. La recherche scientifique, pour la pharmacie, correspond manifestement à des études de biochimie ou de chimie fondamentale.
Et, en passant, on observera que s'il y a de la recherche appliquée, il ne peut y avoir de science appliquée !
Et l'ingénierie dans tout cela ? Il y a également là une technique et une technologie c'est-à-dire une pratique et une recherche. Mais pas une recherche scientifique.
samedi 7 juin 2025
Vous faites une demande ? Faites de la science !
Évaluant une proposition scientifique faite par des collègues, je vois du baratin : s'enchaînent sans relâche les mots durable, excellence, innovation, responsabilité expertise... Que veut-on me faire gober ?
Pour autant, ces mots ont un sens véritable et l'on pourrait espérer qu'ils désignent vraiment ce qu'ils doivent désigner mais en m'étant habitué à entendre parler d'excellence par les institutions toutes les secondes, alors que la réalité est autre, par exemple, je ne suis pas prêt à accepter cela de la part de collègues que j'évalue. Et puis, "excellence" : n'y a-t-il pas une prétention considérable à s'attribuer ce terme ? J'attends des faits, des preuves.
De même, la question de la durabilité est vraiment difficile, et elle ne se règle pas en quatre coups de cuillère à pot, en une phrase un peu vague qui annonce qu'on va s'en préoccuper : demain, on rase gratis.
Plus positivement
Oublions les médiocres, les malhonnêtes, et pensons à nous, à faire bien. Un jour que je plaignais de perdre du temps à faire des dossiers, le physicien Alain Aspect m'a donné le bon conseil d'utiliser ces occasions pour faire de la science... et c'est ainsi qu'un pensum se transforme en un merveilleux moment.
samedi 31 mai 2025
Je suis partagé
Rencontrant des étudiants brillants, je suis partagé quant au conseil à leur donner sur le choix de leur carrière : science, ou technologie ?
Hier,
un de mes collègues s'est avancé à pousser un de ces étudiants à faire une carrière
scientifique, et je crois que l'intention n'était pas mauvaise : il
s'agissait de recruter parmi les meilleurs pour nos laboratoires.
Mais
inversement, je me dit aussi que, dans une école d'ingénieurs, les
étudiants qui ont fait le choix d'y aller visent quand même le métier
d'ingénieur, l'industrie, la technologie, et c'est à ce titre, et également
en considération de l'intérêt national, que j'aurais tendance à inviter
les étudiants à se diriger vers l'industrie : il faut à notre pays une industrie forte, qui résulte d'une industrie bien pensée, bien dirigée. Pensons à des Eiffel, des Jean Muller, des Armand Peugeot...
A la réflexion, je crois qu'il n'y a pas lieu de pousser nos jeunes amis dans une direction plutôt que dans une autre ; il vaut bien mieux, plutôt, leur exposer aussi justement que possible les attendus sur lesquels ils pourront fonder leur choix.
Il nous faut démonter les fantasmes, montrer la réalité des travaux, inviter à connaître les aspects individuels ou les aspects collectifs, envisager les intérêts intrinsèques, extrinsèques et concommitants associés à leur personnalité particulière.
Pendant quelques instants, j'ai eu la tentation de dire ici qu'il fallait un engagement absolu pour faire de la bonne science, y penser sans cesse, et que cela aurait été la caractéristique de la vie scientifique, mais ne faut-il pas se retrousser également les manches pour être un bon ingénieur, y passer beaucoup de temps également ?
Oui, on ne fait rien de bon sans engagement, et cet engagement ne doit pas nous coûter : le psychanalyste Jacques Lacan avait cette formule "Là où Ca est, je dois advenir", et elle se rapproche du "le talent fait ce qu'il peut et le génie fait ce
qu'il doit".
Et cela quelle que soit l'activité : le musiciens passionné de musique aimera faire des gammes : le chimiste passionné de chimie sera passionné de formules, d'expériences et de calcul, l'ingénieur passionné de son métier passera tous ses moments, vacances ou week ends à exercer son métier, sa passion ; le peintre fou de peinture pendra sans relâche, le médecin passionné de médecine soignera inlassablement ; le plombier passionné de plomberie fera des chefs d'oeuvre, l'administrateur cherchera sans cesse les moyens les plus intelligents d'administrer...
