Je suis insuffisant mais je me soigne : cette phrase est écrite sur le mur de mon laboratoire, et si elle m'est destinée bien sûr, elle l'est tout autant à mes visiteurs.
En science, la prétention n'a pas cours, et pour qui veut lever un coin du grand voile, il y a lieu de s'interroger sans cesse sur les connaissances et les compétences que nous avons.
D'un strict point de vue stratégique, il est quand même beaucoup plus confortable de dire que l'on est ignorant.
Et comme cela nous pourrait nous être reproché, il est bon d'ajouter que nous faisons des efforts pour pallier cette ignorance, et que nous sommes ouverts à toute connaissance ou compétence nouvelle.
Pourquoi évoquer tout cela ? Si l'on est lucide, on voit beaucoup de prétention dans nos cercles scientifiques, beaucoup de collègues plein de certitudes, plutôt que d'ignorance.
Cela n'est pas bon, parce que cela fait de la prétention, mais après tout, laissons faire certains si ça les amuse. En revanche, il faut insister : la certitude ne met pas les individus en positions de réfuter les théories, ce qui est la base du progrès scientifique.
Je me demande si ces postures néfastes au progrès scientifiques ne sont pas dues à une sorte d'apprentissage que donne l'école : elle transmet des connaissances et des compétences, mais pas l'idée que ses connaissances et ses compétences puissent être erronées, insuffisantes, réfutables. La parole du Maître est quasiment d'Evangile !
Et c'est ainsi que je m'étonne de voir des étudiants consternés, en début d'études universitaires, quand on leur dit que des équations classiques de physique, apprises au lycée ou au début des études universitaires, sont fausses.
Par exemple ce qui est nommé loi d'Ohm, ce qui s'exprime dans l'équation u = ri n'est qu'une description au premier ordre du comportement d'un conducteur parcouru par un courant électrique, et l'attribution du prix Nobel de physique à Klaus von Klintzing, pour la découverte de l'effet Hall quantique, a été précisément une reconnaissance de la réfutation de cette équation.
Je viens de regarder dans des manuels de physique que j'avais, et jamais cela n'a été évoqué : les auteurs des manuels étaient-ils conscient des limites de ce qu'ils enseignaient ?
Prenons les choses de plus loin : la question, la difficile question consiste à transmettre des connaissances tout en disant qu'elles ne sont pas absolues, qu'elles sont "fausses".
On se moque des mathématiciens qui réclament un peu de rigueur, mais je crois que mes collègues chimistes ou physiciens ne perdraient pas à en gagner un peu, du moins à propos des circonstances des connaissances qu'ils enseignent.
En tout cas, je ne crois pas inutile de mettre en garde les étudiants : ils ne perdront pas de temps à entendre des mises en garde relatives aux limites des connaissances qu'ils obtiennent.
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inrae.fr
jeudi 11 juin 2026
Je suis insuffisant mais je me soigne.
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