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vendredi 1 mai 2026

Jury de concours

 Comment bien mener un entretien de concours ?

L'évaluation des étudiants est simple quand elle est technique : si l'on interroge sur la loi de l'abaissement cryométrique, alors il faudra que l'étudiant sache la donner, ou bien qu'il sache l'établir, en écrivant  l'égalité des potentiels chimiques, puis en explicitant ces derniers, et en avançant le calcul jusqu'à son terme,  qui exprime l'abaissement cryométrique en fonction de la
concentration en solutés et de la masse molaire de ce dernier, par exemple.
Ou encore, si l'on interroge sur le carotène bêta, alors l'étudiant devra dessiner la molécules et commenter, par exemple, la conjugaison des électrons pi de la chaîne principale. C'est clair, et (assez) simple à juger.

En revanche, quand le jury dispose par avance d'un dossier de candidature, avec les notes au cours des études des années précédant le concours, le niveau d'anglais, le parcours, quand on interroge les candidats sur leurs projets d'étude et  leurs projets professionnels, alors tout devient beaucoup plus difficile, parce que le moindre des candidats saura justifier a priori un parcours et une adéquation à la formation à laquelle il postule. 

Et la question est surtout de savoir si ce candidat ou cette candidate aura des chances de réussir dans cette formation à laquelle il postule, car il est important de ne pas mettre nos jeunes amis en échec et, d'autre part, il faut conserver une certaine cohérence des groupes d'étudiants, sans quoi on serait amené à
pénaliser les meilleurs pour aider les plus faibles et finalement détourner le système d'enseignement de sa mission, ne plus le mettre en adéquation avec les objectifs qui lui ont été assignés.

Pour une école qui forme des ingénieurs, par exemple, il y a lieu de bien s'assurer que les étudiants sauront effectuer les travaux théoriques qu'on leur proposera, qu'ils auront les bases mathématiques pour apprendre les notions qui  seront transmises, et, plus généralement, que les candidates sont  capables de mener des travaux technologiques, et non pas seulement techniques.
Je ne dis pas ici que le travail technologique soit "supérieur" au travail  technique, mais j'observe qu'il est de nature différente, qu'il nécessite un goût différent, qu'il correspond à une activité différente, sans qu'il soit question de "diriger" ou non des équipes.

En tout cas, pour revenir au sujet de ce billet, la première des qualités d'un membre du jury est la bienveillance  :  notamment il faut mettre les candidats  à l'aise, pour qu'ils soient capables d'exprimer ce qu'ils seraient capables d'exprimer dans d'autres circonstances.
Il faut aussi les interroger pour essayer de faire apparaître des qualités qui permettront, à défaut de juger d'une adéquation du niveau au jour de l'évaluation, pour estimer les possibilités qu'ils auront d'évoluer vers l'objectif commun que nous visons.

La question de la "deuxième chance" est essentielle car je connais des étudiants qui, après un très mauvais parcours scolaire, ont eu des réussites extraordinairement brillantes, après qu'ils avaient compris l'intérêt des matières qu'ils avaient choisies, dans un cursus qui leur plaisait.

Une question, toutefois, est de savoir si l'on peut vraiment rattraper des années perdues, et dans quel laps le temps.
Par exemple, dans le jury de ce jour, un étudiant imaginait de rattraper des faiblesses en mathématiques avec seulement une semaine ne rattrapage en début en début de première année  : ce n'est pas vrai que cette semaine suffirait,  d'autant que les mathématiques n'étaient pas la faiblesse unique de l'étudiant,  et qu'il y avait manifestement lieu de renforcer d'autres matières scientifiques : physique, chimie biologie.

Je passe évidemment sur le cas de ces étudiants qui ont une prétention inouïe, de très mauvais résultats scolaires ou universitaires,  et qui nous ont déclaré que jusqu'à présent ils n'ont pas senti le besoin de mettre en œuvre les capacités merveilleuses dont il disposaient ;  à ceux-là, j'ai toujours envie d'opposer le "nous sommes ce que nous faisons".
D'ailleurs, je déteste le mot "capacité" et je prétends qu'elles n'existent que quand elles sont mises en œuvre.

Lors des entretiens, il y a quelques étudiants remarquables pour lesquels nous n'avons aucun doute mais il y a aussi ceux que, très  rapidement, nous voyons incapables de suivre le cursus auquel ils prétendent.
Pour cela, un bon jury doit penser à l'avenir, et orienter l'entretien  en vue de faire comprendre aux candidats (qui ne seront pas retenus) comment ils pourraient évoluer... s'ils sont capables d'entendre les remarques que nous faisons.
D'expérience, j'observe que les notes que nous avons attribuées, rationnellement, impartialement, avec bienveillance mais en suivant la grille d'évaluation appliquée à tous, conduit à des totaux très faibles,  et j'espère que nos jeunes amis qui sont ainsi notés sauront éviter la mauvaise foi qui justifierait leur échec par toutes les mauvaises excuses du monde. J'espère, au contraire, que les évaluations (analytiques) que nous avons faites les  conduiront à un changement radical de comportement, en vue de plus de succès dans le futur.

Je le dis d'ailleurs en m'interrogeant sur moi-même, en me souvenant que, lors des concours d'entrée aux écoles d'ingénieurs, et, plus généralement, pendant mes études, j'avais en général soit 0 soit 20, et dans une même matière et indépendamment du travail que j'avais fait.
Il m'a fallu des années pour comprendre que ma stratégie de résolution des problèmes était insuffisant, non pas seulement par manque de travail,  mais surtout  par insuffisance stratégique dans ma manière de faire les calculs.  Et c'est un jour, calculant pour m'amuser la taille  des gouttes qui se détachaient de mon plafond de douche, que j'ai compris que ma manière intuitive de mener les calculs était mauvaise, parce que pas explicite. Et c'est seulement alors que j'ai pu mettre au point une démarche de résolution de problèmes que j'applique maintenant, et que j'ai exposée dans un de mes livres universitaires.
Bref, ce n'est pas en écoutant des professeurs que j'ai mieux fait, mais en réfléchissant sur ma manière de faire, en me mettant face à mes insuffisances bien reconnues, sans mauvaise foi.

Participer au jury d'un concours, j'y reviens, ce n'est donc pas seulement évaluer des compétences et des connaissances techniques mais bien plus  :  se comporter avec humanité, avec beaucoup d'espoir de pouvoir aider celles et ceux que nous rencontrons.
J'insiste : un évaluateur c'est quelqu'un de bienveillant, et j'espère que les candidats que nous avons rencontrés sauront le comprendre.

mardi 28 avril 2026

Sortant d'un jury de concours : conseils aux candidats

Je sors d'un jury de concours : il y avait un entretien avec les candidats, après une brève présentation,  puis une séance de questions.

Pour les présentations, si j'avais été candidat, je me serais "intéressé" aux disciplines de mes interlocuteurs, sans flagornerie, mais avec une attention particulière. Par exemple, cela vaut la peine de parle de chimie à un chimiste, de forêt à un sylviculteur, etc.

En début d'entretien, le candidat avait un moment pour se présenter, présenter ses études, ses travaux et son projet. Après quoi, un temps était réservé pour des questions du jury.

Pour les présentations, nous avons entendu des candidats  lire d'abord les documents qu'ils avaient préparés : pourquoi pas.
Mais tous ont dit  en substance  que  leur candidature était appropriée (la preuve ?), tous ont proféré  des généralités du genre "je suis motivé", "cette école est faite pour moi", et ainsi de suite.
Je n'ai vu aucun candidat prendre du recul sur l'exercice.

Puis, lors des  questions, aucun candidat n'a évoqué la stratégie de réponse avant d'en donner... même quand ils ne savaient manifestement pas répondre.
Cela paraissait trop sûr de soi, dogmatique, et les failles de connaissances apparaissaient alors d'autant plus criantes.

Bien sûr, on ne demande pas aux candidats de savoir la réponse à des questions techniques difficiles (combien de gluténines dans la farine de blé), mais on veut une réponse honnête, du style "Je ne sais pas, mais je vais décortiquer rationnellement la questions pour avancer sur le chemin de la réponse".

Et, pour tout l'exercice, j'ai vu des candidats répondre à côté des questions (ce qui ne trompe personne),  j'ai vu des mots à plus de 3 syllabes couvrant une imprécision des idées que ces mots étaient censés véhiculer.

Que j'aurais aimé un "je ne sais pas" ! Combien j'aurais aimé une belle analyse, sur des bases solides, sans  baratin ? Combien j'aurais préféré du contenu, plutôt que de la forme, de la façade.

Evidemment, je n'ai pu manquer de m'interroger sur le comportement que j'aurais eu moi-même si j'avais été dans cette position de candidat, et je me suis souvenu de mes oraux de concours, notamment celui de physique, où l'examinateur se contentait de dire aux candidats "abaissement cryométrique" : ceux qui passaient avant moi ressortaient décomposés, n'ayant rien pu dire. Personnellement, je ne sais pas pourquoi, mais je savais par cœur la loi de Raoult, peut-être parce qu'il y avait là une question de culture scientifique. 

D'autre part, après que l'examinateur ait  été heureusement surpris quand je lui ai donné précisément cette loi, il m'a demandé de la démontrer, et j'ai commencé en répondant qu'il s'agissait de calculer l'égalité des potentiels chimiques entre les deux phases en présence.  Je ne suis pas allé jusqu'au bout du calcul, mais   j'en ai fait environ 80 %...  et j'ai été reçu dans cette école.

Bref, dans ce jury récent,  je me suis rendu compte qu'il y a des questions de la forme et des questions de contenu. Examinateur, je me  moque un peu de la forme et j'invite mes jeunes amis à y pense : il me faut du contenu.

mardi 19 novembre 2024

On ne perçoit jamais les saveurs, odeurs rétronasales... mais seulement le goût

 Régulièrement juré dans des concours de produits alimentaires (cuisine, charcuterie, etc.), je vois régulièrement des grilles d'évaluations très... disons insuffisantes. 

Je passe sur les confusions entre saveurs et goût, entre odeur et arôme, entre sensations trigéminales et saveurs, sans compter sur l'ignorance des modalités sensorielles récemment découvertes, et je m'interroge ici sur la conception de grilles plus justes : comment les réaliser ? 

1. Pour répondre à la question il faut répéter que nous pouvons percevoir l'aspect visuel sans trop de difficultés. Certes, le nom qui est donné à l'objet nous conditionne un peu, mais il reste que du jaune n'est pas bleu, par exemple. On pourra donc questionner les jurés sur la couleur, la texture visuelle, ou diverses caractéristiques spécifiques, telle la fleur d'un saucisson. 

2. Puis il y a l'odeur anténasale : celle que l'on a quand on approche le produit du nez. Ce n'est pas un arôme, sauf si le produit que l'on teste est une plante aromatique. Et la grille peut donc porter une case "odeur anténasale", éventuellement subdivisée, afin de tenir compte de particularités de la catégorie de produits évalués. Par exemple, un munster ne devra pas avoir la même odeur qu'un camembert. 

3. Le produit vient en bouche, et il est vrai que l'on perçoit assez bien la consistance. Enfin... En réalité, c'est plutôt la texture que l'on perçoit : le même carré de chocolat que l'on croque est croquant, alors qu'il est fondant quand on le mange lentement. De sorte qu'il serait parfois judicieux de donner des indications sur la manière de consommer le produit, afin que les divers jurés soient en accord sur la perception à décrire. 

4. Toujours en bouche, on sent le "goût" : c'est une sensation synthétique qu'il est bien difficile de séparer en ses différentes composantes que seraient la saveur, l'odeur rétronasale, la perception trigéminale (frais, piquant...), d'autant que tout s'influence. On pourrait donc se limiter à interroger les jurés sur le goût, ou bien, s'ils se bouchent le nez avant de commencer à mastiquer, ils pourraient percevoir la saveur, avant d'ajouter la composante d'odeur rétronasale quand ils ouvriront les doigts. 

Au delà, c'est du baratin.

lundi 10 juillet 2023

La question des jurys de thèse

 Récemment, à l'occasion d'une soutenance de thèse, les membres du jury (qui se rencontraient parfois pour la première fois) étaient si heureux d'avoir la possibilité d'une discussion scientifique que, lors du déjeuner qui a précédé la soutenance (pas d'alcool : nous voulions avoir l'esprit absolument clair), nous avions résolu que, puisque la thèse était excellente, puisque le document était remarquable, nous pourrions passer à un exercice plus intéressant que le questionnement du candidat, et nous pourrions notamment utiliser les questions comme un moyen d'avoir une discussion scientifique, entre membres du jury et avec le candidat, voire l'assistance. 

Cela s'est révélé une mauvaise idée, car notre enthousiasme pour la science nous a conduit à confisquer l'après soutenance, voire à détourner la conversation sur des sujets un peu éloignés de ceux qui avaient été étudiés dans le cadre de la thèse. 

Notre futur nouveau docteur était même un peu exclu ! Nous nous en sommes aperçus rapidement, et nous avons mis fin au jeu que nous avions déterminé. 

Décidément, l'enfer est pavé de bonnes intentions... et nous devons chasser le diable de tous nos actes, paroles, pensées !

vendredi 22 avril 2022

Passer un concours par entretien



Dans un jury de concours, je vois des discours très stéréotypées et très convenus.

Cela me pousse à comprendre, et à partager mon analyse, en vue d'aider celles et ceux qui ont de telles épreuves à passer.

Disons tout d'abord que tous ne seront pas pris : un concours, ce n'est pas un examen.

De sorte que le jury a la difficile tâche de sélectionner des "têtes qui dépassent".

Autrement dit, si les discours de tous les candidats sont les mêmes (je suis très bien, je suis très très bien), ce n'est pas un discours qui puisse avoir des chances de succès.

Bref, il faut qu'une tête dépasse... mais sans prétention ! Après tout, la modestie est une qualité, non ? Et la prétention... Je déteste personnellement cela, en observant que quand on travaille plus qu'on a de prétentions, on est travailleur, mais quand on a plus de prétentions que de travail, on est prétentieux.

Et puis, au fond, je ne suis pas intéressé par des tas de qualités, mais par du contenu : on postule pour devenir ingénieur ? Parlons alors du travail de l'ingénieur, mais pas en termes baratineurs. Au fond, c'est quoi, "ingénieur" ? Et en quoi est-ce différent de "techniciens" ? De "technologues"  ? De "scientifique" ?

Puis, on voudrait montrer que l'on peut légitimement briguer l'entrée dans une école d'ingénieur : savons-nous bien ce qui s'enseigne dans l'école à laquelle nous postulons ? savons-nous bien ce qui nous sera enseigné (pas en gros, non, en détail) ? savons-nous bien en quoi ces notions seront utiles pour notre métier ?

Voilà, au minimum, ce que le jury veut entendre, concrètement. Et puisque les concours d'entrée dans les écoles d'ingénieurs incluent des mathématiques, de la physique, de la chimie, de la biologie, etc., n'est-ce pas ce qu'un candidat devrait d'abord discuter ?
L'idée me frappe soudain par son évidence.

D'ailleurs, quel est le véritable travail d'un ingénieur ? Là, encore, un discours méthodique, systématique, précis, s'impose, n'est-ce pas  ?

Et je peux assurer que de tels discours font dépasser la tête !  Mieux que des effets de manche qui ne trompent personne. Verba volant...  

mardi 9 juin 2020

Pour les jurys de dégustation

Dans des jurys de dégustation, je suis régulièrement atterré par l'incohérence des grilles d'évaluation qui me sont proposés : tout est mélangé, saveur, goût, consistance, et j'en passe. D'ailleurs j'observe que les jurés qui sont à ma table ont des acceptions parfaitement différentes des mots du goût, et que les notations sont du grand n'importe quoi. C'est à la fois arbitraire, injuste, inutile puisque incohérent... et à réformer sans attendre !

Mais je propose quand même de partir de plus important avant d'arriver au détail. Le plus important, c'est d'observer que la cuisine, c'est du lien social, de l'art, de la technique. De ce fait, on devrait toujours commencer une évaluation séparée selon ces trois axes :  lien social, art, technique.
Ensuite, et seulement ensuite, il y a les perceptions, et celles-ci peuvent-être plus ou moins analytiques, mais, en tout cas, elles devront être fondées sur des données récentes de physiologie sensorielle humaine, ce qui signifie que le plat pourra être évalué de la façon suivante :
- d'abord l'aspect visuel, avec les couleurs, les textures visuelles (rugueux, lisse, et cetera)
- puis les odeurs anténasales : ce que l'on sent quand le plat est sous notre nez, sans que l'on déguste;
- puis je propose que les jurés commencent par se pincer le nez avant de mettre en bouche la première bouchée ; mastiquant le nez bouché, ils ne percevront que la saveur, qu'ils pourront noter ;
- et, libérant le nez, ils auront la sensation complémentaire de l'odeur rétronasale, due aux molécules odorantes libérées par la mastication de l'aliment ; à noter que l'odeur rétronasale peut être différente de l'odeur anténasale
- ils pourront aussi noter la consistance, qui n'est pas la texture : la consistance, c'est la consistance, alors que la texture est individuelle, puisqu'elle dépend de celui qui mastique
- il pourra y avoir une analyse du piquant et du frais, ce que l'on nomme les sensations trigéminales
- et on pourra, si l'on veut, évaluer les températures
 - et, enfin, la totalité, c'est le goût.

Les voilà, les cases d'une évaluation bien faite, dans des conditions d'évaluation culinaire !

Plus de cohérence pour des dégustations


 Allons-y voir de plus près à propos de dégustation.

Je sais que les jurés, dans les comités de dégustation, ont des idiosyncrasies qui engendrent l'incohérence : ils confondent le goût,  la saveur, l'odeur, l'arôme, parfois la flaveur, et ainsi de suite. Et, surtout, ils ne s'entendent pas sur les sensations qu'ils ont quand ils dégustent. Je propose donc, quand il y a un jury de dégustation, de toujours commencer par quelques petites expériences qui mettront tout le monde d'accord.

Il s'agit tout d'abord de prendre au fond de la main une ou deux pincées d'herbes de Provence.
Sentons-les : il y a une légère odeur, qui vient de l'avant du nez, de sorte que l'on a donc l'odeur anténasale.
De l'autre main, on se bouche le nez et, le nez restant pincé, on met les herbes de Provence en bouche. On mastique et l'on sent alors comme du foin, c'est-à-dire une consistance, mais rien d'autre, pas de goût en quelques sorte. C'est que les herbes de Provence n'ont pas de saveur. Continuons à mastiquer un peu, puis, d'un coup, libérons le nez... et tout d'un coup, le goût apparaît car des molécules odorantes des herbes de Provence, libérées par la mastication, sont remontées vers le nez par les fosses retronasales, ce canal de communication entre le nez et la bouche, à l'arrière de la bouche. Quand on libère le nez, on sent donc l'odeur retronasale, qui ne se confond pas avec l'odeur anténasale qui est pourtant due aux mêmes molécules, mais dans des proportions différentes.
Finalement, les herbes de Provence ont une odeur mais pas de saveur, et le goût des herbes de Provence, la sensation synthétique que l'on a quand on mange, se résume donc à cette odeur rétronasale.
Observons pour terminer ici que l'odeur (anténasale) des herbes de Provence est leur "arôme".

Faisons maintenant la même expérience avec du sucre. En approchant le creux de la main de la bouche, on ne sent aucune odeur  : le sucre n'a pas d'odeur anténasale. Puis, le nez pincé, nous mettons le sucre en bouche et nous percevons parfaitement du sucré :  il y a donc une saveur sucrée au sucre.
Si nous libérons maintenant le nez, aucun changement ne se produit, car le sucre n'a pas non plus d'odeur retronasale.
Finalement le goût du sucre se réduit à sa saveur sucrée. Il en serait de même pour le sel et pour quelques autres composés.

Mais passons maintenant à du jus d'orange. Cette fois, nous percevons une odeur anténasale, mais, quand nous buvons le nez pincé, nous sentons plusieurs saveurs : de l'acide, du sucré... Si nous libérons le nez, nous percevons des odeurs rétronasales, et la totalité fait le goût du jus d'orange.

Passons au vinaigre. Cette fois nous sentons clairement une odeur, mais de surcroît, nous avons une espèce d'irritation du nez,  car à l'odeur se superpose une sensation dite trigéminale, ce qui recouvre les piquants et les frais.
Si nous mettons une cuillère de vinaigre dans la bouche avec le nez pincé, nous sentons une sensation acide, une saveur acide,  mais si nous libérons le nez, alors une odeur retronasale s'ajoute et finalement, le goût du vinaigre tient à tout cela : de la saveur, de l'odeur et du trigéminal.

J'oublie volontairement les autres sensations : de consistance, de température, visuelles, auditives (important pour le croustillant), et ainsi de suite.

mercredi 26 février 2020

Comment déguster, dans un jury



Alors que je sors d'un jury de dégustation, je m'aperçois que l'organisation était fautive, puisque  les jurés qui m'accompagnaient manquaient parfaitement de méthode, et que les grilles d'évaluation étaient insuffisantes, confondant la saveur et le   goût. Surtout, j'ai été choqué de voir que les jurés à ma table avaient l'impudence de vouloir noter sur leur goût propre, sur leurs préférences ! Ce n'est pas ça qui leur est demandé  : nous devons juger... quoi au juste ? Si l'objectif n'est pas clair, nos amis auront du mal.
En l'occurrence il s'agissait de miels, c'est-à-dire de préparations sucrées mais qui ne se réduisent certainement pas au sucre dans l'eau, sans quoi on mettrait du sucre dans  de l'eau et l'on ferait des sirops.
Non, les miels doivent savoir du goût,  et ce goût s'obtient précisément quand les abeilles butinent des plantes très particulières. Avec les miel toutes fleurs, on peut avoir, parfois, de bonnes surprises, mais avec les vielles monofloraux, on peut avoir plus de typicité, plus de chant gustatif.

Mais commençons par le commencement  : l'aspect. A notre table, il y avait des miels cristallisés et des miels liquides. Aucune des deux formes n'est fautive, en soi, d'autant que l'on sait que  le miel crémeux peut fondre, et que la cristallisation est d'une physico-chimie complexe. Bien sûr, les miels cristallisés ne doivent pas laisser  de trop gros cristaux en bouche, ne doivent pas fendre le palais... Mais, je le répète, la cristallisation se contrôle parfaitement. Pour les miels  liquides, le trouble n'est pas un défaut... car ce qui m'importe, c'est le goût.
Approchons un miel de la bouche : quand il passe devant le nez, laissons-l'y séjourner un peu, pour apprécier  l'odeur, l'odeur anténasale. Pas l'arôme, parce que le mot "arôme" désigne en français l'odeur d'une plante aromatique... ce que n'est pas le miel.
Là, pour l'odeur anténasale, je dois constater qu'il y avait de belles différences, selon les échantillons. Pour certains miels,  une très belle odeur, puissante, et pour d'autres miels,  une odeur beaucoup plus faible. Une odeur faible, c'est déjà le signe que le miel n'aura sans doute pas une  grande qualité gustative. Pas une preuve absolue, mais un premier signe.
Puis j'ai proposé aux jurés à ma table de se pincer d'abord le nez avant de mettre le miel en bouche, car c'est ainsi que l'on perçoit la saveur, indépendamment des autres composantes du goût. Et là on percevait effectivement des miels plus ou moins sucrés, des acidités plus ou moins agressives, des fraîcheurs, parfois une amertume. Certains miels étaient  excessivement sucrés, preuve  sans doute que le contenu en fructose était important  ; et quand le  sucré l'emportait, il y avait donc un défaut.
Puis quand on libère les narines lors de la mastication, alors on perçoit l'odeur retronasale, qui,  avec la saveur et le reste des sensations,  fait le goût. Là,  il y a eu de très beaux miels,  avec des odeurs de cire propre,  de rose,  florales, fruités... Cela, ce sont des vrais qualité.
Enfin on n'oubliera pas qu'il est toujours bon de considérer la longueur en bouche,  et c'est là où j'ai eu des plus belles surprises  : alors que certains miels qui, d'ailleurs,  n'avaient pas beaucoup d'odeur anténasale n'avait de durée en bouche que quelques secondes, il y a eu un miel très puissant, pour lequel le goût a persisté  pendant 40 secondes. Je dis bien 40 secondes  : je ne l'aimais pas particulièrement, mais qu'importe mon goût personnel idiot ; c'était un miel extraordinaire et j'ai appuyé de toutes mes forces pour qu'on lui donne une médaille !

dimanche 6 mai 2018

On ne perçoit jamais les saveurs, la consistance, les odeurs rétronasales...

Régulièrement juré dans des concours de produits alimentaires (cuisine, charcuterie, etc.), je vois régulièrement des grilles d'évaluations très... disons insuffisantes. Je passe sur les confusions entre saveurs et goût, entre odeur et arôme, entre sensations trigéminales et saveurs, sans compter sur l'ignorance des modalités sensorielles récemment découvertes, et je m'interroge ici sur la conception de grilles plus justes : comment les réaliser ?

1. Pour répondre à la question il faut répéter que nous pouvons percevoir l'aspect visuel sans trop de difficultés. Certes, le nom qui est donné à l'objet nous conditionne un peu, mais il reste que du jaune n'est pas bleu, par exemple.  On pourra donc questionner les jurés sur la couleur, la texture visuelle, ou diverses caractéristiques spécifiques, telle la fleur d'un saucisson.

2. Puis il y a l'odeur anténasale : celle que l'on a quand on approche le produit du nez. Ce n'est pas un arôme, sauf si le produit que l'on teste est une plante aromatique. Et la grille peut donc porter une case "odeur anténasale", éventuellement subdivisée, afin de tenir compte de particularités de la catégorie de produits évalués. Par exemple, un munster ne devra pas avoir la même odeur qu'un camembert.

3. Le produit vient en bouche, et il est vrai que l'on perçoit assez bien la consistance. Enfin... En réalité, c'est plutôt la texture que l'on perçoit : le même carré de chocolat que l'on croque est croquant, alors qu'il est fondant quand on le mange lentement. De sorte qu'il serait parfois judicieux de donner des indications sur la manière de consommer le produit, afin que les divers jurés soient en accord sur la perception à décrire.

4. Toujours en bouche, on sent le "goût" : c'est une sensation synthétique qu'il est bien difficile de séparer en ses différentes composantes que seraient la saveur, l'odeur rétronasale, la perception trigéminale (frais, piquant...), d'autant que tout s'influence.
On pourrait donc se limiter à interroger les jurés sur le goût, ou bien, s'ils se bouchent le nez avant de commencer à mastiquer, ils pourraient percevoir la saveur, avant d'ajouter la composante d'odeur rétronasale quand ils ouvriront les doigts.

Au delà, c'est du baratin.