jeudi 22 janvier 2026

Quel bonheur que d'être réfuté par l'expérience !

 

Quand on teste des précisions culinaires, on doit se réjouir quand l'expérience nous montre que nos hypothèses étaient fausses. Là, dans notre séminaire de janvier, nous avons exploré le mitonnage du pain, et le blanchiment des herbes à ravigote.

Dans le premier cas, le cuisinier Jules Gouffé avait écrit que les potages mitonnés avec du pain coupé se faisaient moins bien qu'avec du pain rompu, et nous n’imaginions aucune différence ; pis, nous étions convaincus que c’était une de ces idées évidemment fausses qui courent les cuisines… mais l'expérience on a montré une différence flagrante, confirmant l'observation de Gouffé. Nous n’avons aucune idée de la raison pour laquelle la précision culinaire testée est juste.

D'autre part, Marie-Antoine Carême avait donné une recette de mayonnaise à la ravigote où il faisait blanchir les herbes (cerfeuil, estragon, ciboulette) pendant 5 minutes (c’est beaucoup!) dans de l’eau salée, et il indiquait que l'on devait ensuite faire tremper les herbes dans l'eau fraîche avant de les utiliser dans la sauce mayonnaise. Nous pensions ne voir aucune différence entre les herbes blanchies à l'eau salée, comme il le recommandait, ou à l’eau pure, car il préconise un trempage dans de l’eau après la cuisson… mais l'expérience nous a montré une différence essentielle : à l’eau non salée, le liquide est plus jaune et les herbes sont d'un verre plus printanier ; à l’eau salée, le verre des herbes est plus sombre. Surtout, un blanchiment de 5 minutes n'a pas enlevé tout le goût comme nous nous en effarions, notamment avec les cuisiniers professionnels présents au séminaire. Mieux un test sensoriel rigoureux, nommé test triangulaire, a montré qu’il y avait une différence de goût. Quand nous avons fait blanchir pendant seulement 30 secondes et que nous avons ensuite rincé dans plusieurs eaux, il y avait encore une très légère différence de goût. Là encore, les idées manquent pour interpréter le résultat ; ou, plus exactement il nous faut maintenant chercher des idées que nous testerons.

Alors que les étudiants d'AgroParisTech bloquent les bâtiments d'enseignement, opposés à une réforme des études, je ne peux m'empêcher d'observer que

Alors que les étudiants d'AgroParisTech bloquent les bâtiments d'enseignement, opposés à une réforme des études, je ne peux m'empêcher d'observer que les temps ont heureusement changé :  fini le temps où les professeurs pouvaient assez arbitrairement faire faire cours sans tenir compte des étudiants.

Ceux-ci sont majeurs, ils ont le droit de vote, ce sont des citoyens responsables et, à ce titre, ils exigent des méthodes bien différentes de celles du passé.

Les cours ex cathedra ? Je ne cesse de répéter qu'il y a mille façons différentes de faire mieux, plus intéressant pour tout le monde.

Les étudiants sont au cœur des enseignements et non plus les professeurs, et je trouve cela très bien.

Oui je le redis ici : les professeurs doivent être au service des étudiants et nous avons tout intérêt à avoir une relation d'adulte à adulte plutôt que le professeur à étudiant.

Nous devons considérer que les étudiants sont là pour étudier et que les professeurs sont à leur service pour qu'ils y parviennent.

Et je dis même que c'est dans les écoles d'ingénieurs qu'il doit y avoir le plus de nouveautés didactiques car après tout, l'objectif de l'ingénieur n'est-il pas l'innovation ?

Mais au fait, pourquoi ne confie-t-on pas aux étudiants eux-mêmes le soir de proposer une réforme ?

J'ai entendu certains de mes collègues me répondre que les étudiants n'auraient pas assez de recul, qu'ils ne seraient pas assez mûrs, et cetera mais je ne suis pas certain que ces réponses ont été données par des personnes que je juge les plus intéressantes.

Sont-ils allés voir ailleurs ce qui s'y fait ? Ont-ils profité de missions à l'étranger pour découvrir les modèles danois, australiens, allemands, italiens, chinois ? Où  se trouve le recueil de ces idées ?

Depuis des décennies, je ne cesse de répéter à mes collègues qui doit y avoir un rapport entre le nombre d'heures de cours en présentiel et le nombre d'heures de travail personnel :  quand mes collègues tiendront-ils enfin compte de ce rapport exprimé par la loi ?


Plus difficile à mon sens est la nécessité de faire connaître les connaissances les plus à la pointe de la connaissance.


Nous avons le sentiment que pour y parvenir, il faut avoir franchi toutes les étapes antérieures, avoir refait tout le cheminement qu'ont fait les sciences depuis leur création. Cela est manifestement idiot en chimie, sans quoi nous en serions encore à  enseigner le logistique avant d'arriver aux notions modernes.

Et même pour des sujets plus avancés de sujet de chimie organique, par exemple, il serait idiot de passer par ce que l'on a nommé la chimie au lasso, et il faut arriver immédiatement aux notions les plus modernes depuis de mécanistique.

 Résoudre des équations différentielles ? Les logiciels de calcul formel font cela parfaitement. Mettre en œuvre des méthodes d'éléments finis ? Là encore, les programmes le font et il ne s'agit plus de les reconstruire mais plutôt de les comprendre, de les mettre en œuvre et de connaître leurs limites.
 
 Dans tout cela, je ne cesse de penser à ce temps où l'on apprenait à extraire des racines carrées à la main, ce qui a été balayé quand se sont imposés les premières calculettes, dans les années 70  : on appuie sur une touche et le résultat est obtenu.
 
 Ne commençons pas par les abaques si nous voulons faire des mathématiciens modernes  ; ne commençons pas par le phlogistique si vous nous voulons faire des chimistes modernes ;  et cetera.
 
 Allons directement au fait : apprenons à aller directement au fait moderne.

mercredi 21 janvier 2026

Mécanicien, ou conducteur de voiture ?

Alors que je me prépare pour un cours que je dois donner, je reprends une présentation que j'avais faite par le passé au sujet de ce cours, consacré à une technique d'analyses chimique nommé de résonance magnétique nucléaire.

Quand j'ai fait ce cours pour la première fois, j'avais commencé à expliquer les mécanismes que l'on met en œuvre pour obtenir des spectres, et j'avais ensuite enchaîné avec des explications sur le décodage de ces derniers.
Toutefois, l'an passé, alors qu'il s'agissait d'attirer des auditeurs vers l'utilisation de la technique, j'avais fait l'inverse : montrer des possibilités de la technique avant d'en expliquer les bases.

Revoyant cette dernière mouture, je la trouve personnellement très insatisfaisante parce que l'on est placé dans la position d'un conducteur de voiture alors que je préfère celle du mécanicien.

Je ne peux me résoudre à livrer mes amis pieds et poings liés aux équipementiers.

Et à ce propos, je rappelle ici combien des logiciels des équipementiers, pour l'analyse des résultats des données produites par leurs appareils, sont souvent insatisfaisants, voire médiocre.

Pour la RMN, par exemple, une des représentations de mon cours consiste à montrer le calcul de l'aire sous un signal à l'aide de 4 logiciels constructeurs différents : il y a des différences d'air qui vont jusqu'à 50 % alors qu'il n'y a pas de difficulté particulière dans la région du spectre considéré !

Ce n'est pas seulement une question d'incertitude, mais bien une question de confiance :  quelle valeur est-elle juste (en supposant que l'une d'elles le soit) ?
On n'en sait rien parce que les constructeurs n'ont pas donné l'algorithme qui leur a permis d'obtenir les résultats qu'ils affichent : appuyer  sur un bouton produit un résultat mais on n'a aucune idée de ce qu'il vaut.

Ce cas est pas isolé et les étudiants venus faire des stages à mes côtés l'ont rencontré bien des fois, pour de la spectrométrie UV visible, pour de la spectrométrie infrarouge, Raman, pour de la chromatographie, pour de la spectrométrie de masse...

Décidément, même si je ne mets pas les mains dans le moteur chaque fois que je prends la voiture, je préfère comprendre comment elle fonctionne afin, le cas échéant, de ne pas oublier d'y mettre de l'huile ou de l'essence.

mardi 20 janvier 2026

Comment faire une mini-synthèse bibliographique ?

 

Depuis quelques années, les revues scientifiques, technologiques ou techniques publient des mini reviews, des synthèses bibliographiques qui ne font pas l'histoire complète d'un sujet, mais se focalisent sur les avancées récentes.

Comment les règles de citation s'appliquent-elles dans un tel cas ?

Commençons par rappeler que, pour des citations, la règle éthique consiste à toujours citer la première personne qui a fait une découverte ou qui a proposé une idée. Il serait malhonnête de citer un auteur ultérieur qui aurait cité le découvreur, notamment dans une synthèse bibliographique, parce que cela priverait le découvreur ou l'inventeur de la paternité de sa découverte ou de son invention.

Mais alors, pour les mini-reviews ? Soyons simples : si nous voulons voir les progrès des cinq dernières années, par exemple, il faut examiner les découvertes ou les inventions des cinq dernières années... mais si nous avons à expliquer en quoi ces travaux sont novateurs, alors il faudra les situer par rapport à des travaux antérieurs qu'il faudra citer correctement !

lundi 19 janvier 2026

Ne faisons pas toujours des livres en papier

 Parfois, un texte que l'on rédige est plus long qu'un article, mais plus court qu'un livre. Comment doit-il être publié ?

Parfois un texte que nous produisons, un calcul que nous faisons, ne méritent pas un article publié dans une revue. Qu'en faire ?

Parfois un texte que nous rédigeons ne s'adresse pas au milliers de lecteurs que nécessite économiquement l'impression d'un livre. Qu'en faire ?

Le numérique est la clé

Reprenons, pour ceux qui ne sont pas au fait des travaux d'édition. Classiquement la production de livres visait leur reproduction en série.

Mais comme cela coûtait cher, il valait la peine d'avoir des textes peaufinés. D'où le travail d'édition qui s'est imposé avant le travail d'impression proprement dite.

Classiquement, la chaîne complète d'édition, de fabrication et de distribution des livres imposait un lectorat minimal d'environ mille personnes (un ordre de grandeur).

Pour des tirages inférieures, d'autres solutions techniques existaient, à commencer par la micro-impression.

Mais, au fait, pourquoi s'arrêter à ce progrès et ne pas se débarrasser du papier ?

De la sorte, un document peut être mis au format pdf et distribué en ligne. D'ailleurs, autant le mettre en ligne gratuitement, vu que, pour des petits tirages, ce n'est pas le retour financier qui peut être le moteur de la production, mais bien la distribution du document.

Bref, faisons des "livres pdf" gratuits, de bonne qualité, en ligne, disponibles à tous ceux qui sont intéressés.

dimanche 18 janvier 2026

Les hagiographies sont une plaie

 
Stricto sensu, l'hagiographie est la branche de l'histoire religieuse qui étudie la vie et les actions des saints. Par extension, on nomme hagiographie une biographie excessivement élogieuse. Un exemple notoire est la "statue littéraire" que fit le gendre écrivain de Louis Pasteur à propos de son beau-père.

Et si la définition leur reproche l'excès, il s'avère que nombre de ces textes sont plus que cela : ils sont dans l'outrance, la déformation, le mensonge, l'invention, la fiction.

Mais il y a pire que le mensonge, si l'on peut dire : ces textes qui veulent nous faire paraître grands des personnages qu'ils peingnent... nous mettent en position d'être finalement déçu.

Déçu de voir que nos héros ne méritaient pas notre admiration, ou, du moins, pas toute l'admiration dont nous les créditions.

Pis encore, quand nous en venons à voir plus clairement les faits, nous sommes presque "fautifs" de réfuter ceux qui, en réalité, nous avaient mentis. Nous apparaissons comme des destructeurs d'idoles.

Bref, je déteste les hagiographies, et, inversement, je suis très reconnaissant à celles et ceux qui savent nous expliquer les exploits du passé sans en rajouter, en mettant cela à notre portée, en nous donnant de l'enthousiasme pour bien faire. Il faut dire le mot "émulation", cesser de penser que nous serions (paresseusement) des nains sur les épaules de géants ; il faut penser plus justement -ce que disaient mieux les Grecs antiques- que nous nous échelons les uns les autres  !

samedi 17 janvier 2026

Les "masques" Powerpoint : une plaie

Une fois de plus, je vois des présentations PowerPoint ou l'on a mis des espèces de formes colorées qui n'ont pas de sens : faut-il répéter que ce qui n'a pas de sens est insensé ?

Mais surtout, je vois de nombreux défauts à cette présentation et je me demande par quel mécanisme celles et ceux qui l'ont faite ont décidé de consacrer du temps à faire les formes idiotes que je discutais au lieu de conserver quelques secondes pour faire des choses plus importantes : numéroter les diapositives, aligner les logos, faire une table des matières, mettre des unités sur les axes des graphiques, et cetera

Et pourtant, j'ai donné de façon détaillée, précise, explicitée, des conseils pour préparer les présentations PowerPoint et je me dis naïvement que si j'étais un étudiant, je suivrais ces conseils un à un.

D'où ma question, pourquoi me soumet-on des présentations si imparfaites ?