La lecture du traité des sauces de Marie Antoine Carême fait apparaître une complication extrême, avec des procédés variés selon des praticiens. Il est bien difficile d'en retirer des idées claires sur les procédés à mettre en oeuvre pour produire des espagnole, allemande, velouté ou béchamel.
À minima, on voit qu'il y a lieu de dépouiller et de dégraisser souvent, répétitivement, et l'on peut comprendre que les sauces aient été très légères, bien que corsées, et souvent limpides.
Difficilement, on comprend finalement que le bouillon de viande soit à la base de tout, et l'on découvre aussi, si l'on sait que les viandes longuement cuites libèrent notamment de la gélatine, que la différence entre les espagnoles et les veloutés tient principalement dans la teinte, claire pour les veloutés, et soutenue pour les espagnoles. En pratique, on mêle une glace claire et un roux clair pour les velouté, mais une glace de couleur soutenue et un roux blond pour l'espagnole.
Les béchamels, elles, apparaissent comme des veloutés largement crémés, tandis que les allemandes sont liées à l'oeuf.
Avec tout cela, une question se pose : la totalité des opérations prescrites par Carême est-elle indispensable ? Faut-il vraiment réduire et faire tomber à glace plusieurs fois de suite en rajoutant du bouillon ? Ne pourrait-on pas partir d'une quantité de bouillon supérieure pour faire la réduction en une fois ? Surtout quelles opérations sont-elles inutiles ? Par exemple, faut-il vraiment mettre beaucoup de beurre pour dégraisser ensuite ?
Il y a lieu d'être expérimental et prudent car on se souvient d'études expérimentales, lors de séminaires, qui ont montré que certaines précisions culinaires données par carême étaient justes, mais aussi d'autres précisions qui ont été réfutées.
On se souvient par exemple que la longue cuisson des veloutés faisait apparaître un goût de champignons alors qu'il n'y avait dans la sauce expérimentale réalisée que de l'eau, de la farine et du beurre. On se souvient d'herbes blanchies dans de l'eau salée qui se comportaient très différemment d'herbes cuites dans de l'eau pure. On se souvient en revanche de beurre maître d'hôtel qui, contrairement aux indications, ne s'use pas.
Bref, il y a lieu de regarder toutes ces questions technique de près, et je propose que ce programme fasse une bonne partie des séminaires de l'année universitaire 2026-2027.
Hervé This
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inrae.fr
samedi 11 juillet 2026
A propos des sauces de Marie-Antoine Carême
vendredi 10 juillet 2026
Relu cet extraordinaire mémoire de Lavoisier à propos du phlogistique
Je trouve amusant d'observer combien des textes peuvent résonner en nous de manières différentes selon notre état de connaissance.
Je connaissais depuis longtemps le texte qu'Antoine Laurent de Lavoisier avait présenté à l'Académie des sciences à propos du phlogistique, cette matière hypothétique qui avait été proposée par le chimiste allemand Georg Ernst Stahl pour expliquer nombre de transformations chimiques : le changement de masse lors de la calcination, le changement de couleur correspondants, les changements d'odeur, etc. Ce n'était plus l'alchimie, ce n'était plus la théorie des quatre éléments d'Aristote, mais il demeurait une matière hypothétique pour expliquer les transformations chimiques.
Et la clairvoyance rationnelle de Lavoisier avait opposé à cette théorie les faits expérimentaux, progressivement accumulés.
Mais, mieux que par le passé, j'ai vu dans ma relecture que Lavoisier avaiut présenté un
réquisitoire en règle contre ce phlogistique qui aurait été une sorte de Protée, un "système" que l'on adaptait à toutes les circonstances pour tout expliquer : parfois cela aurait été un fluide pesant et parfois ce fluide n'aurait pas eu de masse ; parfois ce fluide aurait pu traverser les parois des récipients et parfois non, etc.
Bref, dans ce texte, Lavoisier démonte cette idée dans ses différentes versions. Par exemple, le chimiste français Pierre Joseph Maquer, dans son Dictionnaire de chimie, avait conservé le mot mais changé la chose et avait adapté sans le dire la théorie du logistique à son goût
Mais je reviens à mon bébé initial : relisant ce texte, je m'aperçois bien mieux aujourd'hui que le que l'idée que je propageais à propos du travail de Lavoisier était insuffisamment précise : Lavoisier n'avait pas combattu un objet unique, mais, plutôt, il avait combattu une hypothèse, un système, dans la diversité des formes que ce système avait reçu au cours des années.
Pourquoi n'ai-je pas vu cela plutôt ? Sans doute parce que mon esprit n'était pas assez préparé, parce que mes connaissances étaient insuffisantes... mais en tout cas, je vois mieux aujourd'hui l'importance considérable de ce texte du fondateur de la chimie moderne.
jeudi 9 juillet 2026
Quelle leçon de sciences Lavoisier nous donne-t-il avec son mémoire sur le phlogistique ?
Ayant lu et relu les textes de Louis Pasteur, Michel-Eugène Chevreul et bien d'autres chimistes du passé, je relis le texte de Lavoisier sur le phlogistique : une analyse en règle contre cette théorie qui, selon les mots même de Lavoisier, nuisait à la chimie.
Oui, elle nuisait à la chimie parce qu'elle n'était pas réfutable, et donc pas scientifique : on adaptait le phlogistique à toutes les circonstances, changeant sa nature supposée en fonction des résultats expérimentaux que l'on voulait interpréter.
Au fond, c'était là le même mécanisme que celui qui conduisit les astronomes avant Kepler à ajouter des mouvements circulaires (les épicycles) au mouvement circulaire supposé des astres, en vue d'arriver à décrire ce qui est en réalité un mouvement elliptique des astres.
Mais je reviens maintenant à cette démarche mise en œuvre par Lavoisier, de synthèse et d'analyse à propos du phlogistique.
Tout d'abord, Lavoisier reprend des textes anciens, de Bécher, Baumé, Stahl, Maquer, on se focalisant sur cette question du phlogistique qui l'intéresse.
Pour chaque texte, Lavosier dégage très bien le message essentiel qui est donné, et
c'est ainsi que confrontant les idées, il arrive à mieux montrer les contradictions mais, également, interprétant les phénomènes, il tire des conclusions logiques de ces observations analytiques.
Lavoisier est un homme de son temps, une époque où la molécule moderne n'est pas encore connue, une époque où la nature de la chaleur est bien mystérieuse, tout comme celle de la lumière et la nature du feu en particulier.
Ce que l'on doit retenir de ce texte, c'est cette analyse formelle, en règle, du phlogistique et la réfutation absolue de cette hypothèse qu'était le phlogistique.
Plus exactement, j'aurais dû dire : remarquable analyse formelle
mercredi 8 juillet 2026
En matière d'enseignement, regardons les bons élèves et "cherchons l'épingle"
Dans une réunion de cadrage pédagogique, nous avons discuté des maquettes, de la répartition des enseignements, des emplois du temps, de changement de thème, etc. ... mais nous avons aussi passé un bon moment à propos de l'utilisation de l'intelligence artificielle, ou de la présence des étudiants aux cours, notamment parce que nous savons que nous aurons dans nos groupes, l'an prochain, quelques étudiants dont le comportement n'a pas été à la hauteur de la confiance qu'on leur faisait (un euphémisme).
Et immanquablement, sont arrivées des discussions sur des règles que nous pourrions ajouter, c'est-à-dire en quelque sorte des lois supplémentaires que nous appliquerions pour gérer ces cas pathologiques.
Je crois avoir utilement rappelé que les lois ne font que punir les bons élèves, mais qu'elles n'évitent jamais les comportements déplacés des mauvais, et ce n'est donc pas une solution que dans ajouter, sauf à prendre garde qu'elles n'ajouteront pas de contraintes aux "bons élèves".
D'autre part, il faut éviter d'avoir le regard fixé sur la boue du sol, et ne jamais oublier de regarder le bleu du ciel : nous devons nous dire que, parmi nos étudiants, il y a ceux qui font très bien, et dont nous devons prendre soin. Nnous aurions dû passer beaucoup plus de temps à cela : comment faire briller les yeux de nos jeunes amis, comment les aider véritablement à apprendre.
Or cette discussion là n'a pas eu lieu, alors que c'est véritablement la seule qui ait une chance de rattraper les rares d'étudiants dans le comportement n'est pas comme nous le voudrions.
Dans cette discussion, d'autre part, je ne peut m'empêcher de penser à Alexandre le Grand qui avait dompté le cheval Bucéphale... lequel semblait méchant.
Alexandre observa que le cheval avait peur de son ombre et il le fit marcher vers le soleil, réussissant ainsi à le dompter.
Le philosophe Alain, analysant cet épisode historique et peut-être légendaire, évoquait un enfant qui pleure dans son couffin et concluait "cherchez l'épingle".
Oui, nous aurons beau faire tout ce que nous pouvons, si nous n'avons pas d'abord enlevé l'épingle, l'enfant continuera de pleurer.
Je ne dis pas ici que nous parviendrons toujours à rectifier des comportements déviants, mais je crois en tout cas qu'il y a lieu de ne pas perdre trop de temps à des choses inutiles.
Et puis, au fond, les systèmes universitaires ont toujours la ressource de ne pas attribuer des diplômes à ceux qui ne les méritent pas. Nous devons être sans état d'âme... mais cela suppose que les examens soient conçus de façon très cadrée, avec des règles d'attribution des diplômes qui ne soient pas d'une naïveté parfois navrante ou démagogique.
mardi 7 juillet 2026
L'essentiel n'est pas de parler mais d'être entendu
Je n'oublie pas la Poétique d'Aristote et tous les ouvrages qui l'ont accompagnée à propos de la communication humaine, mais j'observe que, parfois, dans des circonstances d'action de communication, tels des cours, il y a un fossé entre la théorie et la pratique.
Emporté par mon sujet, j'en arrive à oublier des idées élémentaires pourtant bien décrites dans les ouvrages de rhétorique.
Il y a d'abord la question du message, qui doit être clair : que veut-on faire entendre ?
Puis il y a la manière de le dire, qui doit capter l'attention pendant que chaque seconde que dure le discours.
L'effort à faire d'un côté n'est pas le même que de l'autre il y a toujours ce risque que, perdu dans le détail, on en oublie le principal ou inversement.
De même, relire un texte que l'on écrit, ce n'est pas seulement vérifier l'absence de fautes d'orthographe, mais bien nous assurer que le message est clair, que nos lecteurs seront s'y retrouver dans le foisonnement d'idées qui s'impose pour soutenir l'attention, dans chaque ligne.
lundi 6 juillet 2026
Modéliser pour comprendre : le moka
A propos de moka, il y a des recettes variées, mais, dans toutes celles que j'ai vues, il y a du beurre, des œufs (jaune), du sucre, du café. Et cette crème au beurre au café est ensuite ajoutée à des biscuits à la cuillère ou à une génoise.
C'est la crème qui m'intéresse ici : ayant bien regardé les différentes recettes, je m'aperçois qu'il y en a deux sortes, qui tiennent dans ces mots que je vais expliquer : eau dans huile ou huile dans eau.
Je n'ai pas prononcé le mot émulsion car une émulsion nécessite deux liquides non miscibles ; or à la température de consommation, le beurre n'est pas liquide et contrairement à ce qui a été dit et parfois enseigné, le beurre n'est pas une émulsion ou pas.
Pour le beurre, il y a approximativement 80 % de matière grasse et 20 % de solution aqueuse contenant des protéines et divers autres composés.
Si l'on veut modéliser, on pensera donc à de la matière grasse et de l'eau. Mais cette matière grasse, très majoritairement faite de molécules de triglycérides, n'est pas liquide à la température ambiante : elle est entièrement solide aux températures inférieures à moins de -10 °C, et entièrement liquide aux températures supérieures à 55 degrés ; aux températures intermédiaires, il y a environ la moitié de solide et la moitié de liquide.
Le fait que le beurre ne se disperse pas spontanément à la température ambiante quand il est mis dans de l'huile indique que, toujours à la température ambiante, il est plutôt composé de poches de graisse liquide dans un réseau, sorte d'échafaudage, solide ; et l'eau est là-dedans sous forme de gouttelettes dispersées, de poches de liquide dispersées.
Mais peu importe. Pour en revenir à la préparation du moka, il y a des recettes qui partent de beurre, le mettent en pommade, ajoutent du sucre, puis de jaune d'œuf, puis le café : ces recettes-là correspondent à une dispersion d'eau dans la matière grasse, car quand on ajoute le sucre au beurre en pommade, il vient dans l'eau et s'y dissout, formant du sirop : on a donc des petites dispersions de sirop dans la matière grasse. Puis quand on ajoute du jaune d'œuf (50 % d'oeuf), on ajoute encore un peu d'eau qui va venir s'ajouter à l'affaire. Et quand on ajoute ensuite le café, il se disperse également dans le beurre. Finalement, on a une dispersion eau dans huile pour ce cas-là.
Mais il existe d'autres recettes où c'est l'inverse que l'on obtient : il s'agit de disperser du beurre fondu entièrement ou partiellement dans de l'eau. Je n'entre pas ici dans les détails des recettes, mais je veux surtout observer qu'il y a une différence entre les mokas de type eau dans huile et les mokas de type huile dans eau.
La différence, c'est que, pour les émulsions de type huile dans eau, la phase continue est l'eau, comme une mayonnaise. Et pour les autres émulsions, la matrice continue est de la matière grasse, donc partiellement solide et partiellement liquide.
La consistance est bien différente dans les deux cas : ceux qui cuisine doivent choisir.
dimanche 5 juillet 2026
Modéliser pour comprendre : la brandade de morue
La morue est un poisson remarquable pour de nombreuses raisons mais, en cuisine, il commence par durcir avant de se défaire.
La chair de morue, comme celle de tout autre poisson ou de toute viande, est faite de fibres musculaire, limitées par du tissu collagénique et groupées en faisceaux par du tissu collagénique plus épais.
Ce tissu est dans des quantités et des qualités qui diffèrent selon les animaux.
Et si ce tissu est abondant dans le bœuf, il y en a peu dans le poulet et encore moins dans le poisson.
Et quand on chauffe ces tissus aniaux, le collagène se dégrade en même temps qu'il gélatinise, et c'est pour cette raison que le filet de morue, d'abord durci par la coagulation des protéines myofibrillaires (à l'intérieur des fibres musculaires) se défait entièrement.
C'est ce qui permet, quand on agite fortement le filet de morue cuit, de le disperser et d'obtenir une brandade.
Lors de cette préparation, on sait que l'on émulsionne simultanément de l'huile : le mouvement d'agitation correspond à la fois à la désagrégation des chairs du poisson, à la division
du filet d'huile en petite gouttelettes qui sont dispersés dans la phase aqueuse... car c'est également un fait que le poisson, comme toute chair que l'on cuit, libère de l'eau, ainsi que divers composés tensioactifs qui permettent l'émulsion.
Notamment on sait que la gélatine est un très bon émulsifiant, comme on peut le voir quand on fait l'expérience de chauffer un peu de gélatine dans de l'eau et d'ajouter ensuite de l'huile.
Evidemment, la brandade ne s'arrête pas au poisson et à l'huile ; il peut y avoir de nombreux autres ingrédients tels que de l'ail, de la pomme de terre, du persil, de l'oignon, etc, mais on arrive maintenant à l'art culinaire, qui dépasse la technique que nous voulions considérer.