Je lis ce paragraphe, dans un livre douteux :
« On assaisonne les lentilles quand elles sont encore chaudes. Encore une fois, c’est comme pour les salades de pommes de terre. Si vous laissez refroidir vos lentilles, l’amidon va se gélifier et former une sorte d’écran qui va empêcher la vinaigrette de bien pénétrer dans les lentilles. Elles seront beaucoup plus savoureuses si vous les assaisonnez à chaud car elles vont s’imprégner des parfums. Après, rien ne vous empêche de les faire refroidir, elles se conservent très bien au frais dans une boîte hermétique. »
Ce qui est amusant à propos d'une telle précision culinaire, ce sont surtout les explications qui sont données, alors même que nous doutons des effets.
J'ai déjà évoqué la question de références inexistantes, et surtout, le fait que je ne trouve pas les études qui permettraient de dire ce qui est dit ici.
Mais, lors de séminaires de gastronomie moléculaire, nous avons fait des études à propos des salades de pommes de terre, pour lesquelles une précision analogue avait été donnée, et nous avions perçu quelques effets très tenus.
Cela vaut donc la peine de reproduire les expériences pour des lentilles.
On prendra bien garde de comparer les lentilles du même lot, cuites de la même façon, et surtout, en l'occurrence, assaisonnées par les mêmes quantités, plus exactement les mêmes proportions, et finalement, testées à la même température.
Pour les explications... On verra plus tard... et seulement si l'effet annoncé est avéré.
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inrae.fr
lundi 22 juin 2026
Des protocoles pour tester des précisions culinaires : à propos de lentilles
samedi 20 juin 2026
La vinaigrette n'est pas la mayonnaise mais elle peut être émulsionnée
J'ai rencontré hier quelqu'un qui confondait tout : vinaigrette, mayonnaise, rémoulade... et comme cette personne faisait partie de celle qui n'écoutent pas ce qu'on leur dit -ou du moins que de celles qui n'entendent pas-, j'ai dû m'y reprendre à plusieurs fois pour lui expliquer sans être finalement certain qu'elle avait bien compris.
Tout est parti d'une confusion qu'elle faisait entre rémoulade et mayonnaise.
Je répète que la rémoulade est une sauce française très ancienne, classique, qui apparaît déjà dans le Viandier de Guillaume Tirel, dit Taillevent : il s'agit d'une émulsion d'un corps gras liquide dans de la moutarde, à chaud ou à froid.
Et comme le disait bien Philéas Gilbert en 1934, c'est la moutarde fait le savorisme particulier de la rémoulade.
Ajoutons d'ailleurs que, pour avoir une bonne rémoulade, il s'agit d'avoir d'abord une bonne moutarde !
La rémoulade a été longuement discutée au cours des siècles jusqu'à ce
que très peu de temps avant 1800, apparaisse soudain la mayonnaise, d'ailleurs sous le nom de magnonnaise, notamment dans les livres de Marie-Antoine Carême.
Cette fois, la dispersion de l'huile se fait dans le jaune d'œuf additionné de vinaigre, et il n'y a plus de moutarde.
Dans les deux cas, rémoulade et mayonnaise, on a donc une émulsion : une dispersion de gouttelettes d'huile dans une petite quantité d'eau, apportée par la moutarde dans la rémoulade et par le jaune d'œuf et le vinaigre dans la mayonnaise.
En effet, la moutarde est obtenue par broyage de graines de moutarde dans du vin blanc et du vinaigre, qui contiennent tous les deux environ 90 % d'eau, tandis que le jaune d'œuf est fait de 50 % d'eau.
Dans les deux cas, alors que l'huile et l'eau forment naturellement des phases séparées, que l'huile flotte à la surface de l'eau, l'agitation permet, quand les circonstances s'y prêtent, de diviser l'huile en gouttelette microscopiques qui sont dispersés dans l'eau.
À cette fin, il faut des molécules dites tensioactives, tel qu'il en existe dans la
moutarde ou dans le jaune d'œuf.
Ces molécules peuvent être des protéines, des phospholipides (on parle parfois de lécithine).
Et quand la proportion d'huile est notable et que la taille des gouttelettes est petite, alors l'émulsion tient assez longtemps : j'ai mesuré des mayonnaise à peine crémées après plus de 15 jours.
Arrivons maintenant à la vinaigrette : il y en a de nombreuses recettes, mais souvent, on mêle du vinaigre, de l'huile, du sel et du poivre : là, pas d'émulsion.
Et si l'on ajoute de la moutarde, alors ont a la rémoulade, qui peut s'émulsionner.
Et, enfin, s'il y a des herbes et autres condiments, on passe à la ravigote en rémoulade.
Il ne faut donc pas parler de "la" vinaigrette, mais des sauces vinaigrettes, puisqu'il y en a de nombreuses.
Voir aussi https://nouvellesgastronomiques.com/la-vinaigrette-par-herve-this/
samedi 10 mai 2025
A propos de "vinaigrette"
Je reçois un message :
C'est quoi le principe de la tenue de la vinaigrette ?
car je cherche toujours les proportions parfaite pour qu'elle tienne bien ferme
moutarde ancienne
eau
vinaigre
huile olive
huile d'arachide
Je vais commencer par discuter le mot vinaigrette, avant de répondre à la question.
Qu'est-ce que la vinaigrette ?
Nous
sommes bien d’accord : la dénomination des mets doit revenir à ceux qui
l’on initialement utilisée, n'est-ce pas ? C'est, en effet, une
question d'éthique, que de reconnaître la paternité des inventions, des
idées, des découvertes.
De ce fait, pour savoir ce qu’est une vinaigrette, il faut donc remonter dans le temps.
Commençons au Larousse gastronomique,
qui dit simplement, et sans référence, que la vinaigrette est une
émulsion d’un corps gras et d’un produit acide. Définition idiote,
puisque l'on pourrait faire une émulsion de jus de citron (acide) et
d'huile : sans le mot "vinaigre" présent, ce n'est manifestement pas une
vinaigrette ! D'ailleurs le Larousse gastronomique confond tout,
puisqu’il admet aussi bien de la crème et du jus de citron, que du
vinaigre et de l’huile. Décidément, oublions un texte aussi peu
éclairant.
Le Guide culinaire ? Ce n’est guère mieux,
puisqu’il confond la « Ravigote (ou Vinaigrette) », pour une sauce qui
réunit de l’huile, du vinaigre, des câpres, du persil, cerfeuil,
estragon et ciboulettes, oignon, sel et poivre.
Oui, la présence des
herbes fait la ravigote, et le seul mérite que l’on puisse reconnaître
ici, c’est de ne pas avoir confondu avec la rémoulade, qui, elle,
contient de la moutarde.
Remontons donc dans le temps, pour voir si
nous trouvons mieux que ce livre que je n’aime pas, parce qu’il a donné
l’apparence d’un livre savant, en entérinant des définitions fautives.
Au
19e siècle, le cuisinier Urbain Dubois, par exemple, écrit ainsi : «
Vinaigrette : Délayez dans une terrine, une cuillerée de moutarde, avec
de l'huile et du vinaigre; ajoutez sel et poivre, oignon, échalote,
persil, cerfeuil et estragon hachés; ajoutez quelques câpres entières. »
Pas terrible : cela, c’est une rémoulade en ravigote !
Allons, montons plus loin encore, avec le Ménagier de Paris, publié vers 1393… qui dit ainsi que la vinaigrette est une « sauce faite d'huile, de vinaigre et de divers condiments » (Ménagier de Paris, II, p. 108).
Voici
qui est plus clair… à cela près que l’on trouve aussi « Prenez la
menue-haste d’un porc, laquelle soit bien lavé et eschaudée, puis rostie
comme à demy sur le greil : puis minciez par morceaux, puis les metez
en un pot de terre, du sain et des oignons coupés par rouelles, et
mettez le pot sur le charbon, et hochiez souvent. Et quand tout sera
bien frit ou cuit, si y mettez du boullon de beuf, et faites tout
boulir, puis broiez pain halé, gingembre, graine, saffran, etc., et
deffaites de vin et de vinaigre, et taites tout bouilir, et dit être
brune. »
En traduisant, il s’agit de prendre de la viande de porc
rôtie, avec de la graisse, des oignons ; on cuit, on ajoute du bouillon,
puis du pain grillé, des épices, et du vin et du vinaigre, avant de
faire bouillir : rien à voir avec ce que nous disons aujourd’hui être
une vinaigrette.
Cette recette est-elle une particularité exceptionnelle ? Non, car c’est presque la même que celle du Viandier,
de Guillaume Tirel. C’est si l’on peut dire la véritable recette ! Et
notre vague mélange moderne de vinaigre et d’huile, parfois agrémenté de
moutarde, n’est qu’une piètre préparation… qui mérite d'être améliorée.
Comment cela tient-il ?
Partons
de la recette qui a été donnée par mon correspondant, et qui est donc
plutôt une rémoulade, puisqu'il y a de la moutarde et de la matière
grasse.
La moutarde est faite de graines, donc de tissus
végétaux, qui contiennent notamment des phospholipides et des protéines,
de sorte que la broyer finement avec de l'huile permet la dispersion de
l'huile sous la forme de gouttelettes, ce qui est une "émulsion".
Plus
on mélange énergiquement, plus les gouttelettes sont petites, et plus
l'émulsion est stable. Simultanément, la couleur s'éclaircit, comme on
le voit en faisant l'expérience de préparer une mayonnaise (jaune
d'oeuf, vinaigre et huile) à la fourchette, puis en passant un coup de
mixer plongeant dedans : à l'endroit mixé, la sauce est bien plus ferme,
et bien plus blanche.
Plus ferme : cela signifie d'autre
part que les gouttelettes d'huile bougent plus difficilement... et donc
que la sauce est stabilisée.
mercredi 24 juillet 2013
La connaissance par la gourmandise. Aujourd'hui, je voudrais faire l'éloge de la feuille !
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