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lundi 1 juin 2026

Modéliser pour comprendre le pâté lorrain.

Il y a des préparations pour lesquelles il y a beaucoup d'intelligence à mettre en œuvre et beaucoup de soins à appliquer pour obtenir un bon résultat. Il en va ainsi du pâté lorrain.

D'abord à propos du choix de la viande : c'est un mélange de veau et de porc  : cela fait vraiment la différence par rapport à du porc seul, ou à du veau seul.

Puis il est essentiel que les viandes soient coupées au couteau plutôt que hachées : la mâche du pâté s'en trouve bien plus intéressante, parce que ce type de découpe engendre du contraste gustatif, ce contraste que nous devons nous évertuer à créer quand nous cuisinons, pour éviter de "mornes plaines".

Les viandes doivent être marinées pendant   plusieurs heures dans du vin blanc et être correctement assaisonnées : il faut un peu de clou de girofle, un peu de gingembre, de la noix muscade, assez de sel du poivre, un peu d'échalotes, très peu d'ail, mais surtout beaucoup d'herbes, principalement du persil et peut-être un peu de thym.

Puis il y a la pâte, qui est feuilletée, et qui doit être préparé de façon intelligente : les six tours étant donnés, on abaisse en un rectangle un peu épais et on détache une large bande qui servira à faire la partie supérieure.
 

Quand on abaisse la pâte feuilletée, il ne faut pas que l'on fasse une couche trop mince, car cette partie supérieure devra bien gonfler à la cuisson.
Le restant, un carré, sera alors abaissé davantage :  on y mettra la viande au centre, on repliera les bords latéraux avant de souder l'avant et l'arrière, pour faire comme une sorte de gondole pas entièrement refermée.
D'ailleurs, on n'hésitera pas à utiliser un peu de jaune d'œuf pour faire les soudures, et l'on collera,  au-dessus de la fente un peu ouverte, qui laisse apparaître la viande, la bande  de feuilletage que l'on avait réservée et que l'on dorera au jaune d'œuf.

La cuisson se fera à 180 degrés pendant environ une heure. Avec cette méthode, il
n'est pas entièrement nécessaire de faire une cheminée dans le feuilletage supérieur, ce qui aurait été absolument indispensable si l'on avait formé un pâté complètement fermé, pour lequel l'évaporation de l'eau aurait conduit à faire crever la pâte.

A propos de la dorure, je dois signaler que nous avons fait des séminaires qui ont montré
expérimentalement que c'est bien le jaune d'œuf qui fait les meilleurs dorures. On sait qu'il coûte un peu, et c'est la raison pour laquelle certains ont voulu utiliser d'autres moyens tels que le blanc d'œuf, l'oeuf entier, le lait et, et cetera...  mais les résultats expérimentaux sont imparables : c'est le jaune qui dore le mieux et pour une raison simple, à savoir que  le doré, c'est du jaune brillant. Or quand le jaune d'œuf est cuit, son eau s'évapore et il reste la matière grasse qui fait une couche bien lisse, brillante, avec le jaune, de couleur naturellement jaune, qui brunit un peu.

La pâte feuilletée maintenant : je l'ai déjà discutée abondamment mais j'y reviens aujourd'hui parce que, avec la pratique, mes feuilletage se sont considérablement améliorés et je veux analyser ici les raisons pour lesquelles ils sont meilleurs que par le passé.

Tout d'abord, on se souvient qu'un feuilletage est fait d'une détrempe avec du beurre : la détrempe enveloppe le beurre et c'est cette enveloppe qui est ensuite abaissée et replié plusieurs fois de suite.

Par le passé, je faisais ma détrempe simplement avec de la farine et de l'eau, mais les feuilles étaient un peu craquantes, un peu dures, après la cuisson, et je me trouve bien aujourd'hui de mettre un tiers du beurre dans la détrempe, et de sabler avant d'ajouter l'eau pour obtenir une détrempe bien lisse.

Bien sûr, la quantité de beurre est essentielle et l'on ne fait pas de bonne pâte feuilletée sans une bonne quantité de beurre : entre les deux tiers de la quantité de farine, ou autant qu'elle.

Je sais aussi que le beurre doit être bien malaxé pour ne pas avoir de partie dure qui perturberait l'étalement.

Et finalement, il me semble que le repos de la pâte est essentiel : je n'ai pas fait d'expérience à ce sujet mais je fais maintenant reposer la détrempe pendant une demi-heure après l'avoir produite, je fais ensuite les deux premiers tours, je laisse reposer au froid pendant environ 1h avant de remettre en température pour faire les deux tours suivants, et je remets au froid
avant de remettre en température pour former les deux derniers tours.

Surtout, à chaque étape, j'abaisse aussi régulièrement que possible puisque le séminaire de gastronomie moléculaire nous a montré l'importance de ce travail bien fait, surtout pour les derniers tours, quand les couches de beurre et de détrempe sont devenues très minces : on se souvient que dans une pâte feuilletée, il y a 729 couches de beurre et 730 couches de pâte,  le tout dans un centimètre d'épaisseur si la pâte à 1 cm d'épaisseur : cela fait des couches très minces, qui se soudent si l'on n'abaisse pas régulièrement ; or si elles se soudent, alors elles ne peuvent plus se détacher, se séparer à la cuisson.

mardi 28 avril 2026

Modéliser pour comprendre : la bouchée à la reine.

 
Avec la bouchée à la reine il y a beaucoup à modéliser, car il faut considérer le feuilletage, la sauce, la cuisson de la volaille, du veau, les quenelles...
Et il faudra donc y revenir plusieurs fois,  mais, aujourd'hui, je veux m'intéresser au feuilletage.

Le feuilletage classique, à six "tours", c'est un ensemble de feuillets de pâtes croustillantes séparées par du beurre. C'est l'évaporation de l'eau (apportée par le beurre et par la pâte) qui sépare les feuillets : nous devons nous souvenir qu'un gramme d'eau liquide engendre un litre et demi de vapeur à 100 degrés.

Pour revenir à la structure de la pâte elle-même, il faut reprendre sa constitution : on part d'un disque de pâtes, on dépose dessus un disque de beurre, puis on replie la pâte sur le beurre,  ce qui fait deux couches de pâtes et une couche de beurre. On étend cet ensemble trois fois plus long que large et on le replie en trois, ce qui fait alors trois couches de beurre (et quatre de pâte). Puis
on répète cette opération d'étendre  et de replier cinq nouvelles fois, ce qui fait six tours au total et ce qui conduit successivement à 9 couches de beurre, puis 27, 81, 243 et, enfin, 729 couches de beurre,et donc 730 couches de pâte.

Il y a lieu de ne pas oublier que, quelle que soit l'épaisseur à laquelle on abaisse finalement la pâte avant  de la cuire, il y aura toujours ce nombre de couches... mais quand les couches de beurre deviennent très minces, les feuillets peuvent se souder si l'on y prend garde et il y a lieu d'être très régulier dans l'abaissement, comme nous l'avons démontré dans plusieurs séminaires de gastronomie moléculaire.

Dans un des premiers, nous avions comparé la même pâte à un tour, deux tours, trois
tours, et cetera et nous avions vu que le volume de pâte finalement cuite augmentait avec le nombre de tours. Avec sept tours, on avait même une épaisseur de feuilletage plus grande qu'avec six tours mais les feuilles étaient si minces que leur croustillant était rapidement perdu en bouche.

Ce que nous n'avions pas testé, c'est si des épaisseurs de pâte différente avant cuisson
donnent des développements différents du feuilletage. Et cela reste à faire.

En tout cas, dans la confection des bouchées à la reine, ce n'est pas seulement une pâte que l'on cuit mais deux pâtes que l'on superpose, celle du dessus ayant été légèrement incisée pour produire une sorte de chapeau que l'on pourra détacher et reposer par-dessus la garniture que l'on aura placée dans la bouchée.

Et évidemment, avec deux feuilletage, superposés, le développement est deux fois supérieur.

Personnellement, je cuis par la base avec l'hypothèse que la vapeur produite à la base permettra le développement de la pâte, mais je ne suis pas sûr de moi, et cela aussi reste à tester.

mardi 10 décembre 2024

A propos de feuilletages, et notamment du tourage

Je ne suis pas certain d'avoir bien expliqué les résultats du séminaire consacré à l'influence de la régularité du tourage sur le gonflement des pâtes feuilletées. 

Mais déjà, je m'aperçois qu'il faut dire les choses différemment pour me faire mieux comprendre : il s'agissait donc de faire une pâte feuilletée, et de chercher à l'obtenir très gonflée. 

Une pâte feuilletée, c'est un empilement de feuillets de pâtes séparés par des feuillets de beurre.
Et quand on cuit, l'eau de la pâte et du beurre s'évapore, ce qui repousse les feuillets les uns des autres. 

Le "tourage", c'est le fait d'étaler la pâte et de la replier sur elle-même, comme on va le comprendre en examinant la recette. 

1. On part de farine et d'eau, et l'on fait une boule de pâte, un pâton, que l'on aplatit en un gros disque. 

2. Puis on prend du beurre en quantité approximativement égale à celle de la farine, et on le malaxe pour en faire un disque également épais, mais un peu plus petit que le disque de pâtes. 

3. On pose le disque de beurre sur le disque de pâtes, et on replie la pâte sur le beurre pour l'envelopper. A ce stade, nous avons un disque composé, avec, au centre, un disque de beurre. 

4. Le tourage, c'est le fait de prendre un rouleau, d'allonger ce disque de beurre enveloppé dans la pâte trois fois plus long que large, puis de replier en trois. 

5. Cela, c'est un "tour simple", et, pour faire une pâte feuilletée on fait 6 tours de cette sorte, éventuellement deux par deux. 

On comprend que le premier tour, partant d'une couche de beurre, conduise à trois couches de beurre et donc quatre couches de farine... puisque les couches de pâtes mises les unes sur les autres se recollent. Au deuxième tour on aura donc 9 couches de beurre, puis 27 au troisième tour, puis 81, puis 243, puis 729. Après si tours, nous avons donc 729 couches de beurre et 730 couches de pâtes soit 1459 couches au total. Et 1459 couches dans l'épaisseur de la pâte, c'est-à-dire environ 1 cm : cela signifie que les couches de beurre ou de pâtes sont au maximum d'un millième de centimètre d'épaisseur, soit encore un centième de millimètre. C'est très peu. 

Et l'on comprend aussi que si l'on s'y prend mal, deux couches de pâtes peuvent se souder à travers une couche de beurre qui fuirait. A de tels endroits, la pâte ne pourrait plus gonfler, puisque les couches de pâtes sont soudées. 

Et voilà l'hypothèse que nous voulions tester : est-ce que si l'on fait des tourages très réguliers, on évite de telles soudure et l'on obtient des pâtes feuilletées plus gonflées ? 

Le séminaire a consisté à faire une pâte, une seule pour commencer qui a été tourée 4 fois. Puis nous avons divisé le pâton en deux. Une moitié a été très régulièrement tourée, tandis que l'autre a été médiocrement tourée. Les deux pâtons ont été ensuite cuits dans le même four, à la même température et pendant le même temps, et nous avons observé le résultat : la pâte régulièrement tourée était beaucoup plus gonflée que l'autre. Mieux encore, elle était homogène à l'intérieur, ce qui signifie que les feuillets étaient régulièrement espacés, tandis que, pour la pâte mal tourée, il y avait une espèce de grosse poche vide au centre. 

Même si ce résultat doit être répété, notre hypothèse semble donc corroborée expérimentalement, et je crois qu'il n'est pas mauvais de dire à tous ceux qui font des pâtes feuilletées de tourer aussi proprement que possible. 

J'ajoute que, lors du séminaire, nous avions un couteau médiocre pour couper les bords, alors que cette découpe est absolument essentielle. Si l'on ne coupe pas les bords, les couches se repliées au bord ne peuvent pas s'écarter à cet endroit, formant une sorte de gros portefeuille un peu ouvert. 

Pour avoir un bon gonflement, il faut couper les bords le plus proprement possible et sans souder les couches lors de pâtes lors de la coupure. 

Et c'est ainsi que l'on obtient des pâtes feuilletées bien gonflées !


dimanche 16 avril 2017