Quand il s'agit d'histoire de la chimie, il y a lieu de ne pas être naïf ou ignorant, parce que, avant 1860 (et même jusque vers 1950), les mots atomes ou molécules n'avaient pas le sens qu'on leur donne aujourd'hui.
Il y a des pièges à presque chaque mot : au 19e siècle, la soude n'était pas notre hydroxyde de sodium NaOH, mais du carbonate de sodium. L'acide margarique n'était pas cet acide carboxylique à 17 atomes de carbone que nous désignons plus justement sous le nom d'acide heptadécanoïque, les mots albumine, chlorophylle, lécithine, tanins, collagène, pectine, chitine, etc. désignent tout autre chose que ce qui est mieux défini aujourd'hui par l'Union internationale de chimie.
Ne pas confondre !
Hervé This
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inrae.fr
dimanche 1 mars 2026
Attention : mots piégés dans les textes de chimie anciens
samedi 28 février 2026
Un grand merci aux rapporteurs
L'évaluation par les pairs : un privilège !
Il faut le dire et le redire : l'évaluation par les pairs n'est pas une sanction, mais une un cadeau que nous font nos collègues.
Discutant avec des amis scientifiques, je les entends régulièrement se plaindre des rapporteurs de leurs manuscrits, et je suis en profond désaccord avec eux. Ils voient les commentaires des rapporteurs comme des critiques, alors que je les vois plutôt comme de belles possibilités.
Un rapporteur, c'est un scientifique qui accepte de prendre sur son temps pour lire un manuscrit et le commenter, l'analyser de façon critique, en vue d'aider les auteurs à améliorer leur texte jusqu'au point où il est publiable, c'est-à-dire jusqu'au point où les auteurs seront assurés de ne pas avoir honte d'avoir publié l'article plus tard.
C'est beaucoup d'intelligence et d'expertise mises en oeuvre, beaucoup de temps passé à analyser, à commenter : un beau cadeau, je vous dis.
Certes, certains rapporteurs outrepassent un peu leurs prérogatives, font parfois des commentaires un peu désobligeants, mais cela n'est pas important : la seule chose qui compte, c'est que cette analyse permet aux auteurs d'améliorer leur texte.
De sorte que les auteurs doivent être très reconnaissants à leurs collègues de les avoir ainsi aidé.
A contrario, un manuscrit insuffisamment commenté par les rapporteurs, c'est une occasion perdue d'améliorer l'article. Une erreur qui n'aurait pas été signalée subsistera, une formulation imprécise restera à jamais.
De même que nous devons passer beaucoup de temps à améliorer nos manuscrits, à les relire et les relire encore, nous devons profiter absolument des commentaires de nos collègues qui évaluent nos manuscrits.
Je ne dis pas que les rapporteurs ont toujours raison mais en tout cas, quand il font un commentaire, il y a certainement lieu d'en tenir compte pour effectuer des changements, soit que ces changements aillent dans le sens des commentaires effectués, soit qu'il aille ils aillent dans un autre sens.
Merci à toutes celles et tous ceux qui ont accepté par le passé de rapporter mes articles !
vendredi 27 février 2026
Une expérience pour comprendre la tendreté des aliments
Il y a une expérience que je recommande à tous les cuisiniers et qui consiste à réfléchir à la dureté des steaks trop durs et à la tendreté des oeufs cuits sur le plat.
Une viande, c'est 20 % de protéines pour 70 % d'eau et 10 % de gras. Quand on cuit une viande, la masse peut devenir très dure (une "semelle") quand on la coagule entièrement, en poursuivant la cuisson au-delà du saignant.
Pour un blanc d'oeuf, maintenant, c'est seulement 10 % de protéines et 90 % d'eau. Et quand on cuit un blanc d'oeuf, on obtient un blanc d'oeur dur... mais plus tendre qu'une viande bien cuite : c'est qu'il y a moins de protéines pour coaguler.
Or il faut se souvenir d'un ordre de grandeur : pour coaguler une masse, il suffit environ de 5 % de protéines dans de l'eau.
D'où l'expérience que je propose de faire, et de montrer à tous les apprenants en cuisine.
1. On part de 5 cuillerées de protéines de blanc d'oeuf et de 5 cuillerées d'eau : on a donc environ 50 % de protéines et 50 % d'eau.
2. On met une partie de cette pâte dans un verre.
3. Et l'on détend le reste avec un même volume d'eau : on obtient alors une solution à environ 12 pour cent de protéines
4. On en met une partie dans un verre.
5. Et l'on détend le reste avec autant d'eau, pour faire une préparation à environ 6 pour cent de protéines.
6. On en met dans un verre, puis on détend avec autant d'eau, afin de passer au dessous de la barre des 5 % de protéines. On met dans un verre.
7. Puis on cuit toutes les préparations ensemble, dans un four à micro-onde, jusqu'à voir les volumes gonfler : c'est le signe que l'eau s'évapore, et, donc, que la température a atteint les 100 degrés, où l'on est certain que les protéines ont coagulé.
8. On observe, alors, et l'on voit que plus les protéines sont abondantes, plus les masses sont dures.
Il faut bien dire que, dans tous les cas sauf le dernier, on a donc un "gel" : il y a de l'eau qui ne coule pas, piégée par les protéines.
D'ailleurs il faut rappeler à ce propos que l'essentiel de ce que nous mangeons classiquement se présente sous la forme de gels : un légume, c'est de l'eau piégée dans le solide qu'est le légume, qu'il s'agisse d'une carotte, d'une feuille de salade, d'un navet, etc. ; une viande aussi est un gel car la viande ne coule pas.
Et l'on comprend finalement que l'on peut parfaitement ajuster la tendreté ou la fermeté d'un gel en réglant la quantité de protéines. Ce n'est pas la seule possibilité, mais l'information est particulièrement utile, quand on fait des quenelles, par exemple, qui doivent être prises et ne pas se défaire quand on les poche. On se référera à un autre billet ou je rappelle combien l'usage des protéines est utiles pour qui veut vivre en cuisine moins rustiquement qu'au Moyen-Âge !
jeudi 26 février 2026
Un gâteau mousse : en quelques secondes
Dans nos travaux de cuisine note à note effectués avec des chefs étoilés, lors de la formation pratique chez Julien Binz, à Ammerschwihr, nous avons notamment préparé une sorte de brioche, qui se fait en quelques instants au four à micro-ondes.
Pour faire cette préparation, que certains nomment un sponge cake, mais que je propose plutôt de nommer un "gâteau mousse", nous avons mélangé de l'eau, des protéines, de l'amidon, un peu de gomme xanthane.
Nous avons alors obtenu une pâte que nous avons mise dans un siphon ; nous avons foisonné dans un verre et quand ce verre est passé au four à micro-ondes, l'eau s'est évaporée ce qui a fait souffler la préparation ; chauffé, l'amidon s'est empesé, tandis que les protéines qui coagulaient stabilisaient la masse.
Un tel système est tout à fait analogue à un soufflé, pour lequel on a également de l'eau, de l'oeuf et de la farine. Dans la formation note à note, nous n'utilisions pas d'oeuf, mais de la poudre de blanc d'œuf, c'est-à-dire des protéines de blanc d'oeuf, pas de farine, mais de la maïzena (dans un souci d'être bien "note à note").
On aurait pu ajouter sans difficulté de la matière grasse, qui aurait donné un peu plus de moelleux, et l'ajout de gomme xanthane est facultatif. Mais je suis passé, plus haut, un peu rapidement sur le goût de nous avions décidé de donner, car il était très facile de le mettre : du glucose, éventuellement du saccharose (du sucre de table), du monoglutamate de sodium, du sel, et des composés odorants, de la couleur. Mais c'est si facile à faire que cela n'avait guère d'intérêt d'insister !
mercredi 25 février 2026
Je comprends à l'instant que la pratique classique de donner les 'matériels et les méthodes" est idiote car il est insensé de se mettre en route si l'on ne fait pas la destination que l'on veut atteindre
J'insiste un peu sur cette métaphore que le fais dans le titre de ce billet, afin de bien me faire
comprendre : si je pars de chez moi et que je ne sais pas que je vais aller à Colmar, la probabilité que j'y arrive est nulle ; je risque d'aller à Marseille, à Brest, à Bordeaux, à Berlin, à Singapour...
Bref, je ne peux me rendre quelque part que si j'ai clairement défini ce quelque part : appelez-le destination, objectif, c'est la même chose.
Et c'est bien le choix de la destination qui détermine le chemin, ce que certains nomment "méthode", en faisant une petite erreur terminologique sur laquelle nous revenons plus loin.
Par exemple, si j'ai choisi d'aller à Dublin, il faudra sans doute que, partant de Paris, je prenne le REF pour aller à Roissy, puis un avion, puis un bus. Pour aller à Strasbourg, il me faudra un métro, un train. Et ainsi de suite.
Je conclus : il faut absolument que la destination soit claire avant de choisir le chemin, il faut que l'objectif soit bien défini si on veut avoir une chance de l'atteindre.
Je reviens maintenant à nos travaux scientifiques : ce n'est pas le matériel utilisé qui peut nous faire atteindre nos objectifs, mais plutôt l'inverse.
Ce n'est pas parce que j'ai un thermomètre à portée
de la main je dois mesurer une température pour étudier un problème où la température n'a aucune influence.
Et c'est parce que l'objectif aura été bien analysé que je pourrais non pas chercher une méthode, mais mettre en oeuvre une méthode : la "méthode", c'est le choix du chemin.
Et quand j'aurai choisi le chemin, la "démarche", alors je pourrai choisir les matériels, d'analyse, produits, solvants, consommables variés.
Le changement d'ordre, avec Méthode et matériels, est essentiel : il doit s'imposer dans nos articles scientifiques, dans nos présentations orales...
Et j'observe que ces réflexions font suite à la publication d'un article où j'avais déjà proposé de changer une expression convenue et insensée :
Hervé This. Articles de résultats, articles d’interprétations : des modes nouveaux de publication des résultats scientifiques. Notes académiques de l’Académie d’agriculture de France, 2026, 21 (2), pp.1-5.
Bref, il y a mieux de bien penser à ce que l'on dit avant de se mettre à parler ou à écrire
Si un de vos plats est trop acide
Il y a quelques jours, nous avons travaillé avec des cuisiniers sur des réalisations de cuisine note à note, et je me suis aperçu que l'on n'avait pas suffisamment expliqué comment désacidifier une sauce trop acide.
Commençons par une expérience, qui consiste à mettre un peu de vinaigre dans un verre : quand on goûte (très peu !), c'est évidemment effroyablement acide.
Si nous ajoutons maintenant une pincée de bicarbonate, ce que les chimistes nomment de l'hydrogénocarbonate de sodium, alors on voit une gousse se former.
Si nous ajoutons encore une pincée de bicarbonate, une mousse apparaît encore, et ainsi de suite jusqu'à un moment où il n'y a plus de mousse.
Si nous goûtons le liquide à ce stade, nous percevons une saveur salée : c'est que l'acide acétique de vinaigre a réagi avec le bicarbonate pour libérer un gaz, le dioxyde de carbone, tandis que le bicarbonate apportait des ions sodium, les mêmes que dans le sel de table habituel, qui est du chlorure de sodium.
Quand la réaction est terminée, c'est-à-dire quand il n'y a plus de bulles, l'acide est neutralisé, ce que signifie que la solution n'est plus acide.
Si maintenant on ajoute encore du bicarbonate, alors il n'y a plus de mousse, et l'on obtient une solution que l'on dit être basique, c'est-à-dire le contraire d'acide. Personnellement je n'aime pas le goût des solutions basiques, savonneux, et je préfère un peu d'acidité.
Mais il est vrai que parfois, nos préparation culinaires sont trop acides pour nos convives, et nous voudrions donc les voudrions moins acides. L'expérience initialement décrite montre que l'on peut désacidifier au bicarbonate : on en ajoute en goûtant jusqu'à ce que l'on soit satisfait du résultat.
Ces expériences me rappellent quand j'étais enfant et quand j'emportais à l'école ce que je nommais de la limonade en poudre : un mélange d'acide tartrique, de bicarbonate et de sucre ;il suffisait d'ajouter de l'eau pour avoir une effervescence comme dans une limonade... mais on voit que c'est là une autre histoire, même si la réaction chimique est la même.
C'est en ligne : à propos de la sauce wöhler
Sur YouTube une vidéo consacrée à la sauce Wöhler (17 minutes) :
https://youtu.be/dMaHiisfuA4?si=4pbJ9GwQU5oDXvL4
