Nous sommes bien d'accord que l'art doit s'attaquer à la question du beau, et nous ne devons pas oublier que les Grecs de l'Antiquité, qui ont parfois récusé l'art en ce qu'il est un degré de plus en arrière de la réalité, ne parvenaient pas à ne pas s'extasier de ces tableaux où les grandes raisins étaient si ressemblants que les oiseaux voulaient venir les croquer.
Il y a dans l'art une composante merveilleuse : quand l'émotion nous inonde, nous sommes bien obligés de reconnaître qu'il y a là un accomplissement, une réalisation exceptionnelle.
En musique par exemple, il y a des mélodies qui nous font chavirer quand sont réunies toutes les conditions, à savoir une composition parfaite et exécution à la hauteur.
C'est la question de l'exécution, parfois nommé interprétation, qui m'intéresse ici parce que je viens d'entendre une suite de Bach pour flûte et violoncelle jouée ("exécutée", au sens du bourreau) si vite que l'on en était oppressé à ne pas pouvoir respirer en même temps que le rythme imposé par la musique.
À quoi bon jouer si vite ? La réponse est connue : certains interprètes ne peuvent pas s'empêcher de montrer leur virtuosité.
Mais il y a virtuosité et virtuosité. Par exemple jouer très vite est idiot parce que ce n'est pas l'objectif, lequel est de nous émouvoir.
Si l'on veut jouer à ce jeu de la rapidité, autant nous ébahir de la rapidité que nous pouvons atteindre avec un synthétiseur, une machine.
Il y a des virtuosités plus subtiles par exemple quand un violoncelliste qui fait une trille parvient à en varier la fréquence d'une façon parfaitement contrôlée et régulière, quand un vibrato ne sort pas du son, ne s'apparente pas à un bêlement, et cetera.
Mais il y a aussi des virtuosités réellement musicales, qui n'ont rien à voir avec la vitesse, l'idiote vitesse de jeu, et j'ai eu deux fois ou trois fois l'occasion dans ma vie de devoir arrêter de conduire, alors que j'étais en voiture en train d'écouter de la musique, parce que je voulais absolument savoir qui était l'interprète qui avait produit cette interprétation merveilleuse que j'entendais.
Dans ces quelques cas, il n'était pas question de vitesse.
Je le répète pour terminer : la rapidité de jeu, que certains nomment virtuosité, est imbécile parce qu'elle ne tient pas compte du message que le compositeur de la musique a voulu donner.
Bref, pour la musique, il ne s'agit pas de jouer vite, mais de jouer bien ; il ne s'agit pas de composer beaucoup mais de composer beau.
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inrae.fr
mardi 13 janvier 2026
La virtuosité est une plaie quand elle est insensée.
lundi 26 septembre 2022
La virtuosité ? Ne confondons pas avec la musicalité
Pour ce qui concerne la musique, il y a la question très débattue de la virtuosité.
Bien sûr, pour bien exécuter certaines pièces de Ludwig van Beethoven, qui était lui-même un virtuose du piano, il faut avoir une dextérité au moins égale à la sienne.
En revanche, en général, les œuvres ont été composées en vue d'être exécutées d'une certaine façon, et cette façon est imposée par l'oeuvre elle-même. Son phrasé, son tempo, la puissance sonore des parties...
Or l'édition musicale ancienne n'a pas toujours inclu des descriptions suffisantes des œuvres, et c'est là l'intérêt du travail musicologique, notamment, que de comprendre à quel tempo une oeuvre doit être jouée.
Jouer une œuvre un tempo différent de celui pour lequel elle est conçue, c'est faire une espèce d'affreux monstre... que font trop souvent certains virtuoses, pour lesquels on a l'impression que seule la rapidité d'exécution compte.
La virtuosité contient sa propre faiblesse à savoir que le virtuose riesque toujours de jouer de façon virtuose, et non pas de façon musicale.
Pourtant, si l'écriture de l'oeuvre impose une respiration à un endroit particulier, c'est que la phrase musicale dit quelque chose de particulier ; ne pas respecter cette respiration c'est faire une sorte de contresens affreux.
Comme si au lieu de dire : "Je suis parti en voiture, hier", on disait "Je suis, parti en voiture hier".
Jouer vite, de même, ce n'est pas jouer bien et, d'ailleurs, certains virtuoses au sens de la dextérité nous font des œuvres si rapide que l'on n'en peux plus respirer.
C'est manifestement une grave erreur et, au fond, une certaine prétention de jouer vite.
Et, d'ailleurs, cette virtuosité est condamnée par l'ordinateur qui peut bouger les doigts en quelque sorte beaucoup plus vite qu'un humain.
D'ailleurs, pourquoi nous extasirions-nous devant quelqu'un qui bouge les doigts très vite ? La musique, c'est l'émotion qui nous étreint ; certains parlent de "pulsation cosmique", d'autres de révéler l'humanité en nous, etc. Il y a évidemment aussi la question du beau c'est-à-dire du beau à entendre pas du rapide : on n'est pas dans une course de formule 1.
Oui, la musique est une forme de communication et cette communication doit être compréhensible par celui à laquelle on la tend.
Le talent du compositeur, c'est précisément d'avoir trouvé des innovations en matière de rythme, d'harmonie, de mélodie, de respiration, de communication...
Bref on aura finalement compris que bouger les doigts n'était rien... même si certains les bougent mieux que moi. Je ne suis pas vexé que des professionnels jouent mieux que moi, je n'y vois pas d'ego, et je suis prêt à les admirer... mais seulement si nous parlons bien de musique, cette musique qui nous rassemble, cette musique qui nous fait humain.
Pour cela, il faut penser intelligemment, pas comme un âne savant qui a pris par cœur à poser les doigts à toute vitesse sur son instrument.
D'ailleurs j'insiste un peu mais on voit des classes de maîtres où, quand on dit à l'élève de faire différemment de ce qu'il a appris par cœur, il ou elle est incapable de faire autrement ce que ce qu'il a appris par cœur.
On lui demande de changer le phrasé, et il ou elle ne le peut pas puisque tout s'effondre dans la mesure où ce n'est pas ce qu'il ou elle a appris.
De même pour une respiration à la flûte, pour un coup d'archet...
Inversement, il y a de jeunes musiciens talentueux qui s'adaptent très bien, qui essaient des nouvelles expressions et qui finalement font encore plus beau qu'il ne faisait initialement : ceux-là ont bien compris que la musique n'est pas de la virtuosité mais de la musicalité.