Dans une des revues dont je m'occupe, je reçois d'un collègue, qui avait accepté d'être l'éditeur d'un manuscrit, le retour des rapporteurs, que je dois transmettre aux auteurs.
Je prends bien soin, chaque fois que je fais une telle transmission, de bien vérifier que les commentaires sont anonymes, tout d'abord, mais aussi factuels et, en l'occurrence, bien m'en prend, car un des deux rapporteurs écrit "ce manuscrit est médiocre".
Il s'agit là d'un jugement de valeur, intolérable, qui n'a pas sa place dans une évaluation d'un manuscrit : c'est à la fois inutile et blessant, et c'est la marque d'un petit esprit... incapable de faire une telle évaluation.
Surtout, voir ce commentaire dans une évaluation mon montre que mon message aux rapporteurs n'est pas encore passé : on ne leur demande pas si les manuscrits sont bons ou mauvais : on leur demande factuellement d'indiquer ce qui doit être amélioré dans le manuscrit qui est soumis. Et aux éditeurs : ils doivent veiller à ne pas transmettre de tels jugements.
En corollaire de cette observation, je comprends qu'il y a lieu de publier un article qui explique ce qui doit être fait et ce qui doit être évité, quand on évalue un manuscrit.
Je vois aussi que nos enseignements doivent inclure une formation à l'évaluation des manuscrits.
Et mieux encore, je crois qu'une telle formation pourrait être envisagée dès le mater : j'imagine par exemple de mettre les étudiants dans la position d'évaluation pour des manuscrits qu'on leur fournirait, car cela leur serait plus facile que de produire eux-mêmes des manuscrits publiables, car on voit mieux la paille dans l'oeil du voisin que la poutre dans son propre œil.
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inrae.fr
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samedi 7 mars 2026
Pas de jugement de valeur : soyons factuels
mercredi 6 décembre 2017
Il faut considérer que les rapporteurs ont toujours raison même quand ils ont tort
Le titre de ce billet est évidemment paradoxal, mais je suis certain que l'idée est juste.
Lors de la soumission d'un manuscrit pour publication, l'auteur reçoit de l'éditeur en charge du texte un ou plusieurs rapports de rapporteurs, c'est-à-dire une série d'observations, remarques, questions posées par des « pairs ». Evidement les journaux cherchent des rapporteurs aussi compétents, intelligents, consciencieux que possible, mais il faut admettre que s'applique ici aussi la célèbre « Loi du petit Wolfgang », qui stipule que 90 pour cent des échantillons d'un groupe sont médiocres. De même que les scientifiques ne sont pas tous exceptionnellement bons, les rapporteurs, qui sont un échantillon de ce premier groupe, n'ont pas de raison d'être particulièrement meilleurs, en proportion.
Il faut donc que les auteurs des manuscrits, qui ne sont pas particulirement meilleurs que les rapporteurs (en proportion), considèrent les observations des rapporteurs avec discernement, avec jugement.
Il se trouve que certaines des remarques, observations, critiques, propositions sont inappropriées, et cela cause, chez les auteurs, des frustrations, voire de la paranoïa. Et c'est ce qui conduit certains auteurs à refuser, butés, certaines remarques des rapporteurs et crée des tensions dans le monde scientifique. Certes, parfois, les observations sont hors de propos ; certaines demandes faites par les rapporteurs sont injustifiées…
Mais, au fil des soumissions de manuscrits, les auteurs ont vite fait de considérer qu'il n'y a pas lieu d'en tenir compte, et on les voit se raidir dans des postures de refus, qui, bien évidemment, conduiront les rapporteurs et les éditeurs à se raidir également… et à refuser les articles.
Tout cela me paraît bien improductif, et je propose plutôt de considérer l'idée essentielle suivante : si un rapporteur a buté à un moment particulier de sa lecture, c'est qu'il y a « quelque chose ».
Je me fonde sur vingt ans d'édition d'articles de vulgarisation scientifique ou de publication d'ouvrages (dont j'étais soit auteur, soit éditeur), et sur l'observation empirique, mais régulière du fait que toute partie de phrase, tout mot, tout paragraphe qui « coince » à une lecture donnée coincera régulièrement par la suite.
J'ai assez enseigné aux auteurs à penser que toute observation qui est leur est faite appelle une modification du texte initial. Pas nécessairement la modification particulière qui est réclamée par l'éditeur, le lecteur ou le rapporteur, mais il faut de l'auteur un travail supplémentaire qui permettra au manuscrit de monter d'un cran dans l'échelle de la qualité.
Ce qui vaut pour des traités assez généraux vaut également pour des manuscrits scientifiques, car, dans les deux cas, une clarté extrème s'impose. Certes, on ne doit pas pallier l'ignorance des lecteurs ou des rapporteurs, mais en tout cas, on doit être parfaitement clair. De sorte que même si une observation d'un rapporteur se fonde sur l'ignorance toute idiosyncratique de celui-ci, l'auteur a, avec l'observation qui a été faite, une invitation à faire mieux. Il ne faut pas répondre au rapporteur en lui donnant tout le pan de connaissances qu'il n'a pas, en palliant toute son ignorance éventuelle, mais profiter de l'observation pour chercher à faire mieux. Le rapporteur a peut être tort, mais on aura raison de tenir compte de son observation.
Car on ne doit pas oublier que l'évaluation par les pairs est surtout un moyen d'améliorer la qualité des manuscrits jusqu'à atteindre une qualité scientifique suffisiante pour passer à la publication. Il en va de même de nos travaux, quand ils sont évalués par d'autres : ces autres ne sont pas nécessairement dans le vrai, mais nous aurons intérêt à profiter des remarques pour nous améliorer.
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