Les Massive Open Online Courses sont là, et une partie du système
universitaire français s'émeut. Car la concurrence semble devenir rude,
les plus grandes universités américaines proposant des cours par
centaines, par milliers... Parfois, les cours sont payants ; parfois
ils sont gratuits, et seul le diplôme est payant. Une masse considérable
de données est réunie, et pas seulement sous la forme écrite, mais
aussi visuelle, sonore, animée...
Le phénomène remettra-t-il en
cause la pédagogie de l'enseignement supérieur ? Remettra-t-il en cause
l'enseignement supérieur, même ? L'usage de l'internet rend-il
l'étudiant plus actif ? Les enseignants doivent-ils apprendre le
théâtre, pour produire des prestations attrayantes ? Faut-il fermer les
amphithéâtres ? Et les universités doivent-elles se transformer en
studios de télévision ?
Poser une question n'est pas toujours poser
une bonne question, et il on aurait raison de bien regarder le passé,
pour ne guère s'émouvoir du présent ou du futur (amusant, ce sont
toujours les mêmes qui ont peur). Mieux, ne pourrait-on pas profiter des
évolutions, quand on a la chance d'en voir, pour faire évoluer les
choses du bon côté ?
Commençons par voir pourquoi rien n'a
vraiment changé, et pourquoi les MOOC ne sont peut-être pas l'Innovation
que l'on annonce. Pour ce qui concerne les étudiants, cela fait
longtemps que certains restent dans leur environnement proche (pour
mille raisons, bonnes ou mauvaises), mais que d'autres n'hésitent pas à
traverser le monde pour rejoindre les systèmes d'enseignement les plus
« réputés », les « professeurs » les plus remarquables. Et l'on a
toujours vu, à côté d'une masse qui « suit les cours », quelques
Jean-Marie Lehn, qui dès les années 1960, sèchent les cours pour aller
en bibliothèque « produire le cours » à partir d'ouvrages à leur
disposition.
Observons que les cours en ligne ou les livres dans
les bibliothèques ne diffèrent guère. Ceux qui suivaient les cours
suivront sans doute les cours, et ceux qui voudront aller en
« e-bibliothèque » iront, parce qu'ils ont de la curiosité et de
l'autonomie. Et relisons l'introduction de Richard Feynman, dans ses
Cours de physique : « The question, of course, is how well this
experiment has succeeded. My own point of view – which however does not
seem to be shared by most of the people who worked with the students- is
pessimistic. I don’t think I did very well by the students. When I look
at the way the majority of the students handled the problems on the
examinations, I think that the system is a failure. Of course, my
friends point out to me that there were one or two dozens of students
who –very surprisingly- understood almost everything in all of the
lectures, and who were very active in working with the material and
worrying about the many points in an excited and interested way. These
people have now, I believe, a first-rate background in physics –and they
are, after all, the ones that I was trying to get at. But then, « The
power of instruction is seldom of much efficacy except in those happy
dispositions where it is almost superfluous. » (Gibbons).
D'autre
part, du côté des enseignants, il y a toujours eu des enseignants de
diverses qualités. Et il y a toujours eu, même sans l'Internet, quelques
très grands enseignants, qui attiraient à leurs cours des étudiants de
partout, en raison d'une « beauté intellectuelle » très particulière,
d'une avancée intellectuelle, de capacités d'acteur qui rendent les
cours vivants, que sais-je. Pas de changement, non plus, donc... et l'on
doit même s'interroger si l'e-learning ne va pas, au contraire, emplir
les salles de cours, au lieu de les vider : les personnalités attirantes
attirent !
Oh, et puis j'y pense : il y a, certes, beaucoup de
vidéos en ligne... mais la question est de connaître leur « qualité » ;
le nombre n'est pas tout !
Surtout la question des relations entre
enseignement et communication n'est pas neuve, et l'on aurait lieu de
s'interroger mieux sur la différence entre connaissances et compétences.
Les MOOC sont l'occasion de se demander à nouveau quel est le rôle de
l' « enseignant », du « professeur », de l' « étudiant » (Michel Eugène
Chevreul, âgé de 100 ans, se disait le doyen des étudiants de France).
Quelle est la différence entre un article ou une vidéo de vulgarisation,
d 'un côté, et un cours de l'enseignement supérieur, de l'autre ?
Et
puis, pourquoi sélectionne-t-on les enseignants chercheurs par leur
recherche ? Parce que c'est là un moyen, si les enseignants chercheurs
enseignent ce qu'ils viennent de produire, de conduire directement les
étudiants à la pointe du savoir actuel ? Je crois que les enseignants de
l'enseignement supérieur n'ont pas, comme dans l'enseignement
secondaire, à tenir la main des étudiants pour aider ces derniers à
gravir lentement les pentes du savoir accumulé ; ils ont la mission
d'enseigner ce qu'ils produisent, et de proposer une vision unique du
bout de connaissance qu'ils ont défriché.
Profitons de l'arrivée des
MOOC pour nous demander s'il est légitime d'accueillir dans des
amphithéâtres, pour des cours de physico-chimie, des étudiants qui
ignorent le théorème de Gauss, qui trouvent difficilement des primitives
de fonction simples, qui croient que les cycles aromatiques comportent
des doubles liaisons ? Faut-il vraiment prolonger un interminable
enseignement supérieur, ou faut-il plutôt conduire rapidement vers
l'autonomie qui doit être celle de la fin du master ?
Enfin,
l'enseignement universitaire, c'est de la recherche... et ce n'est pas
une nouveauté que la recherche scientifique doit être de qualité, MOOC
ou pas ! Par ailleurs, n'oublions pas de faire savoir ce que nous
faisons si nous le faisons bien : une belle idée dans un tiroir fermé à
clé, ce n'est pas une idée ; c'est rien !
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inrae.fr
dimanche 17 novembre 2013
jeudi 14 novembre 2013
Faut-il numéroter les diapositives, dans une présentation orale ?
La question se pose largement (à ceux qui se posent des questions), et la réponse n'est pas simple (mais pas "complexe" non plus).
Ne pourrions nous pas penser que tout dépend de l'intention, du contexte, etc.
Commençons par analyser qu'un powerpoint, par exemple, peut-être un support de présentation orale. Dans ce cas là, c'est l'oral qui compte.
Un récit ? Pensons à un conte qu'on nous dirait ? Le plus souvent, le récit sera structuré, et l'on aura en tête des épisodes. Pas besoin de "numéroter les pages". Et puis, de même que le mangeur veut du rêve, et se moque de la liste des ingrédients du mets (sauf quand ils font rêver), on veut l'histoire, pas la transpiration.
D'ailleurs, si le récit est bon, quel dommage de savoir qu'on arrive à la fin ! Et si le récit est mauvais, quel désastre de voir qu'on n'en est qu'aux deux tiers !
Pour un document, ou un exposé didactique, c'est bien différent : les numéros de page permettent de se repérer, pour retrouver ensuite un passage. Cela dit, un numéro n'est pas un "signet", qui, lui, est "signifiant". Donc il vaut mieux des onglets plus intelligents que des numéros de page.
Pour des documents destinés à être examinés plus calmement, étudiés, les choses sont différentes, parce que des documents powerpoint sont alors comme des pages d'un textes. Et les numéros de pages peuvent être utiles... mais c'est alors de la communication écrite, et non de la communication orale.
Bref, tout est question d'intention, de contexte !
Ne pourrions nous pas penser que tout dépend de l'intention, du contexte, etc.
Commençons par analyser qu'un powerpoint, par exemple, peut-être un support de présentation orale. Dans ce cas là, c'est l'oral qui compte.
Un récit ? Pensons à un conte qu'on nous dirait ? Le plus souvent, le récit sera structuré, et l'on aura en tête des épisodes. Pas besoin de "numéroter les pages". Et puis, de même que le mangeur veut du rêve, et se moque de la liste des ingrédients du mets (sauf quand ils font rêver), on veut l'histoire, pas la transpiration.
D'ailleurs, si le récit est bon, quel dommage de savoir qu'on arrive à la fin ! Et si le récit est mauvais, quel désastre de voir qu'on n'en est qu'aux deux tiers !
Pour un document, ou un exposé didactique, c'est bien différent : les numéros de page permettent de se repérer, pour retrouver ensuite un passage. Cela dit, un numéro n'est pas un "signet", qui, lui, est "signifiant". Donc il vaut mieux des onglets plus intelligents que des numéros de page.
Pour des documents destinés à être examinés plus calmement, étudiés, les choses sont différentes, parce que des documents powerpoint sont alors comme des pages d'un textes. Et les numéros de pages peuvent être utiles... mais c'est alors de la communication écrite, et non de la communication orale.
Bref, tout est question d'intention, de contexte !
L'obscurité des textes
On
me donne le lien
http://www.fabula.org/atelier.php?COMMENT_RENDRE_UN_TEXTE_INCOMPREHENSIBLE,
où l'auteur explique que Lacan et d'autres sont obscurs. C'est une
belle question, mais j'ai deux arguments :
1.
je me souviens de Jean Largeault, qui était une « belle
personne », droite, honnête intellectuellement, cultivée (ô
combien!). Un jour, Jean m'avait offert un de ses livres érudits
parus chez Vrin (je crois que c'était celui où il discutait les
philosophies de la nature), et, évidemment, je me devais
- de le lire
- de lui en faire commentaire
Je
commençai donc la lecture, lentement, attentivement, comme l'auteur
du texte qui figure dans le lien plus haut... et je bloquais à la
page 17. Je reprenais à zéro, et, à nouveau, je bloquais, toujours
au même endroit.
Pendant
quelques semaines, j'évitais Jean, jusqu'à ce que je ne puisse
plus, et qu'il me demande ce que je pensais de son livre. Je lui
avouais mon incompréhension de la page 17, et nous en parlâmes
ouvertement : « Ah, mais c'est parce que vous ne savez pas
que Saint Anselme a écrit, dans l'oeuvre xxx, que yyy ! »
Oui,
j'ignorais ce texte de Saint Anselme, et, muni de ce texte, je pus
poursuivre. Moralité : attention à ne pas projeter nos
insuffisances dans les textes des penseurs.
2.
Imaginons, maintenant (cela m'est arrivé) que je fasse un texte où
j'utilise des notions neuves (supramolécularité, donneur,
accepteur, dynamères, statgels...) : comment penser que mes
lecteurs pourrront me suivre s'ils n'ont pas étudié ces notions ?
Il ne s'agirait pas pour moi d'être incompréhensible ou obscur
volontairement, mais de discuter les questions, avec les mots
appropriés aux concepts nouveaux. Bref, il y a une différence entre
la vulgarisation qui explique, et la science qui avance.
Le
malheur, c'est que nous voudrions avoir tout de suite la notion, sans
faire le chemin qui y mène. Désolé, il y a du travail à faire, et
cette idée égalitaire d'un langage de la rue pour des idées
techniques est très fausse !
Pis,
je crois que je n'ai quasiment jamais réussi à parler un vrai
langage à des collègues, et je me résous, la mort dans l'âme, à
ne faire que des conférences de vulgarisation, parce que je sais que
mon savoir (petit) est très idiosyncratique, et que je ne peux faire
l'hypothèse que mes auditeurs me comprendront. Quel dommage !
(et, inversement, quel bonheur quand je rencontre quelqu'un à qui je
n'ai pas à expliquer les choses).
mardi 12 novembre 2013
Prochain séminaire
Chers Amis
Je suis heureux de vous
rappeler que notre prochain séminaire de gastronomie moléculaire se
tiendra le lundi 16 novembre (lundi prochain, donc), au 28 bis rue de
l'Abbé Grégoire, 75006 Paris, dans l'amphithéâtre de l'Ecole supérieure
de cuisine française, de 16 à 18 heures.
Le thème sélectionné par les participants du dernier séminaire sera :
Pour un sauté de volaille ou de porc, le matériau du sautoir est-il important ?
(pour nos expériences, nous ferons sauter du bœuf et procéderons au glaçage de petits oignons).
(pour nos expériences, nous ferons sauter du bœuf et procéderons au glaçage de petits oignons).
Au plaisir de retrouver ceux qui veulent+peuvent.
Vive la physico-chimie ! (voir http://hervethis.blogspot.fr/2013/02/quest-ce-que-la-chimie-suite.html)
vendredi 8 novembre 2013
Apprendre la science ?
Vendredi 8 novembre 2013 : Comment apprendre la science ?
Apprendre la science ? La question est légitime, et on se propose de décortiquer un peu la chose.
1. La science, mais c'est quoi ?
La question est complexe, et il faudrait connaître bien la science pour répondre à la question (pardon, je fais ici état de mes insuffisances, mais ce n'est pas de la fausse modestie).
Commençons par reconnaître que ici, par "science", on entend "science quantitative" (physique, physico-chimie, biologie....). C'est évidemment un abus, car on parle de science pour désigner les savoir : au siècle passé, il y avait des livres intitulés « La science du maître d'hôtel ». Le plus possible, dans ce qui suit, je fais donc attention à la confusion possible, et je propose de considérer la question de l'apprentissage des sciences quantitatives seulement.
Apprendre la science quantitative signifie donc apprendre à effectuer une recherche scientifique (quantitative), c'est-à-dire soit (1) se poser des questions de stratégie scientifique (qu'explorer si l'on a l'objectif de faire des découvertes ?) ; soit(2) apprendre à mettre en oeuvre la méthode scientifique, décrite ailleurs [].
En réalité, l'étudiant qui m'a interrogé pensait moins à "apprendre la science" qu'à apprendre des résultats des sciences, et, plus particulièrement, à appendre des résultats de physico-chimie.
Comment savoir que la tension superficielle est la dérivée de l'enthalpie libre par rapport à l'aire ? Ou comment "apprendre" ce qu'est l'effet Marangoni ?
2. Apprendre, savoir...
Commençons par observer que, dans ces deux questions, il y a une fois le mot "savoir", et une fois le mot "apprendre". Apprendre conduit-il à savoir ? Qu'est-ce qu'apprendre ? Qu'est-ce que savoir ?
Au premier abord, il y a la notion, le phénomène, décrit par des mots : par exemple, les spins des noyaux de protons, dans un champ magnétique externe, sont soit dans l'état "haut", soit dans l'état "bas". C'est un savoir supplémentaire que de connaître la proportion de spins dans chacun des deux états. Notons d'ailleurs que ce savoir là est plus "scientifique", puisque la science quantitative va de pair avec le nombre, le calcul, lequel fait du "récit scientifique" un discours
tout à fait à part, tout à fait différent des explications du monde données par
d'autres disciplines (histoire, géographie, poésie...).
Cela étant, dire que l'on sait quelque chose est fait une déclaration très osée, car on peut savoir plus ou moins profondément, plus ou moins en détail. Par exemple, les étudiants qui viennent en stage dans notre groupe de recherche me disent "savoir peser", mais ils ne savent souvent que tarer la balance avant de poser sur celle-ci l'objet dont ils veulent déterminer la masse ; ils ignorent qu'ils doivent préalablement vérifier que la balance a été vérifiée, vérifier le centrage de la bulle dans le niveau, vérifier la balance à l'aide d'un étalon tertiaire, peser trois fois et savoir pourquoi il faut peser trois fois au minimum... Bref, qui d'entre nous peut "savoir" ? Cet exemple conduit à penser qu'il vaudrait mieux, humblement, poser la question d'apprendre plutôt que la question de savoir.
3. Connaissances et compétences
Avançons dans notre analyse en observant que la question initiale rejoint celle qu'avait posée un autre étudiant, qui réclamait des "exercices", à l'appui des cours -pourtant détaillés et, j'espère, bien faits- que je lui avais donnés.
Certes, les exercices sont "classiques", dans les cours, et l'on ménage d'ailleurs des séances de "travaux dirigés" afin d'explorer les cours à l'aide d'exercices et de problèmes. Mais sont-ils nécessaires ? Sont-ils utiles ? Ne peut-on travailler seul ? Apprendre seul ? Et comment ?
Nous voilà donc revenus à la question initiale, après avoir frôlé la discussion de la différence entre connaissance et compétence, et qui doit être clairement discutéee. Imaginons que, suivant un texte que je cherche à comprendre pas à pas, j'en viens à lire la loi d'Einstein à propos de la viscosité d'une dispersion diluée de particules solides (ce serait l'occasion de me demander pourquoi j'ai retenu que η = η0 (1 + 2.5 φ). C'est une connaissance. Puis, le livre fermé, je redémontre cette loi : c'est une compétence. Comment passer de la connaissance à la compétence ? Dans cette affaire, il y a une question de mémorisation, et une question de compréhension... et de savoir.
Mémoriser : on aurait intérêt à s'intéresser aux méthodes des universitaires, de l'Antiquité au Moyen Âge, quand, sans papier, on devait mémoriser beaucoup. Nos prédécesseurs ont mis au point des méthodes, à
commencer par celle qui consistait à se construire une "maison intérieure", que l'on parcourait par la pensée en déposant des idées dans les pièces, afin de les retirer ensuite. On doit observer que cette mémorisation ne conduit pas à la compréhension, et, donc, à la compétence. Par exemple, si je connais la loi
d'Einstein mais que j'ignore si la définition de la fraction volumique de la phase dispersée, la connaissance de la loi est inutile. Certainement un exercice me fera passer du temps sur la question, et me montrera ce que j'ai besoin de savoir pour mettre en oeuvre la connaissance : cela semble montrer que les exercices sont utiles pour transformer les connaissances en compétences.
Cela étant, suis-je un utilisateur de voiture ou un garagiste ? Dans les deux cas, ma connaissance est différente, et ma compétence doit l'être aussi. Le fait est que nombre d'amis scientifiques de ma connaissance sont des garagistes, et qu'ils ne supporteront pas de connaître la loi d'Einstein, qu'ils voudront être
capables de la retrouver par eux-mêmes, afin d'être certain d'en avoir la connaissance intime qui leur permettra d'en explorer les limites.
Certains réécrivent les cours, ou les publications, prennent des notes. D'autres se contentent de lire lentement. D'autres encore font des exercices. D'autres encore... Là, je n'ai pas vu de méthode unique... de sorte que je suis bien désemparé, pour répondre à l'étudiant qui m'interrogeait.
4. Une proposition
Et si l'on créait une "banque de méthodes", afin de les analyser, et de retenir la ou les plus efficaces ? N'hésitez pas à laisser des commentaires, et à décrire votre propre façon d' « apprendre la science ». Si, en plus, vous pouvez justifier sans mauvaise foi pourquoi cette méthode est bonne, c'est encore mieux !
Apprendre la science ? La question est légitime, et on se propose de décortiquer un peu la chose.
1. La science, mais c'est quoi ?
La question est complexe, et il faudrait connaître bien la science pour répondre à la question (pardon, je fais ici état de mes insuffisances, mais ce n'est pas de la fausse modestie).
Commençons par reconnaître que ici, par "science", on entend "science quantitative" (physique, physico-chimie, biologie....). C'est évidemment un abus, car on parle de science pour désigner les savoir : au siècle passé, il y avait des livres intitulés « La science du maître d'hôtel ». Le plus possible, dans ce qui suit, je fais donc attention à la confusion possible, et je propose de considérer la question de l'apprentissage des sciences quantitatives seulement.
Apprendre la science quantitative signifie donc apprendre à effectuer une recherche scientifique (quantitative), c'est-à-dire soit (1) se poser des questions de stratégie scientifique (qu'explorer si l'on a l'objectif de faire des découvertes ?) ; soit(2) apprendre à mettre en oeuvre la méthode scientifique, décrite ailleurs [].
En réalité, l'étudiant qui m'a interrogé pensait moins à "apprendre la science" qu'à apprendre des résultats des sciences, et, plus particulièrement, à appendre des résultats de physico-chimie.
Comment savoir que la tension superficielle est la dérivée de l'enthalpie libre par rapport à l'aire ? Ou comment "apprendre" ce qu'est l'effet Marangoni ?
2. Apprendre, savoir...
Commençons par observer que, dans ces deux questions, il y a une fois le mot "savoir", et une fois le mot "apprendre". Apprendre conduit-il à savoir ? Qu'est-ce qu'apprendre ? Qu'est-ce que savoir ?
Au premier abord, il y a la notion, le phénomène, décrit par des mots : par exemple, les spins des noyaux de protons, dans un champ magnétique externe, sont soit dans l'état "haut", soit dans l'état "bas". C'est un savoir supplémentaire que de connaître la proportion de spins dans chacun des deux états. Notons d'ailleurs que ce savoir là est plus "scientifique", puisque la science quantitative va de pair avec le nombre, le calcul, lequel fait du "récit scientifique" un discours
tout à fait à part, tout à fait différent des explications du monde données par
d'autres disciplines (histoire, géographie, poésie...).
Cela étant, dire que l'on sait quelque chose est fait une déclaration très osée, car on peut savoir plus ou moins profondément, plus ou moins en détail. Par exemple, les étudiants qui viennent en stage dans notre groupe de recherche me disent "savoir peser", mais ils ne savent souvent que tarer la balance avant de poser sur celle-ci l'objet dont ils veulent déterminer la masse ; ils ignorent qu'ils doivent préalablement vérifier que la balance a été vérifiée, vérifier le centrage de la bulle dans le niveau, vérifier la balance à l'aide d'un étalon tertiaire, peser trois fois et savoir pourquoi il faut peser trois fois au minimum... Bref, qui d'entre nous peut "savoir" ? Cet exemple conduit à penser qu'il vaudrait mieux, humblement, poser la question d'apprendre plutôt que la question de savoir.
3. Connaissances et compétences
Avançons dans notre analyse en observant que la question initiale rejoint celle qu'avait posée un autre étudiant, qui réclamait des "exercices", à l'appui des cours -pourtant détaillés et, j'espère, bien faits- que je lui avais donnés.
Certes, les exercices sont "classiques", dans les cours, et l'on ménage d'ailleurs des séances de "travaux dirigés" afin d'explorer les cours à l'aide d'exercices et de problèmes. Mais sont-ils nécessaires ? Sont-ils utiles ? Ne peut-on travailler seul ? Apprendre seul ? Et comment ?
Nous voilà donc revenus à la question initiale, après avoir frôlé la discussion de la différence entre connaissance et compétence, et qui doit être clairement discutéee. Imaginons que, suivant un texte que je cherche à comprendre pas à pas, j'en viens à lire la loi d'Einstein à propos de la viscosité d'une dispersion diluée de particules solides (ce serait l'occasion de me demander pourquoi j'ai retenu que η = η0 (1 + 2.5 φ). C'est une connaissance. Puis, le livre fermé, je redémontre cette loi : c'est une compétence. Comment passer de la connaissance à la compétence ? Dans cette affaire, il y a une question de mémorisation, et une question de compréhension... et de savoir.
Mémoriser : on aurait intérêt à s'intéresser aux méthodes des universitaires, de l'Antiquité au Moyen Âge, quand, sans papier, on devait mémoriser beaucoup. Nos prédécesseurs ont mis au point des méthodes, à
commencer par celle qui consistait à se construire une "maison intérieure", que l'on parcourait par la pensée en déposant des idées dans les pièces, afin de les retirer ensuite. On doit observer que cette mémorisation ne conduit pas à la compréhension, et, donc, à la compétence. Par exemple, si je connais la loi
d'Einstein mais que j'ignore si la définition de la fraction volumique de la phase dispersée, la connaissance de la loi est inutile. Certainement un exercice me fera passer du temps sur la question, et me montrera ce que j'ai besoin de savoir pour mettre en oeuvre la connaissance : cela semble montrer que les exercices sont utiles pour transformer les connaissances en compétences.
Cela étant, suis-je un utilisateur de voiture ou un garagiste ? Dans les deux cas, ma connaissance est différente, et ma compétence doit l'être aussi. Le fait est que nombre d'amis scientifiques de ma connaissance sont des garagistes, et qu'ils ne supporteront pas de connaître la loi d'Einstein, qu'ils voudront être
capables de la retrouver par eux-mêmes, afin d'être certain d'en avoir la connaissance intime qui leur permettra d'en explorer les limites.
Certains réécrivent les cours, ou les publications, prennent des notes. D'autres se contentent de lire lentement. D'autres encore font des exercices. D'autres encore... Là, je n'ai pas vu de méthode unique... de sorte que je suis bien désemparé, pour répondre à l'étudiant qui m'interrogeait.
4. Une proposition
Et si l'on créait une "banque de méthodes", afin de les analyser, et de retenir la ou les plus efficaces ? N'hésitez pas à laisser des commentaires, et à décrire votre propre façon d' « apprendre la science ». Si, en plus, vous pouvez justifier sans mauvaise foi pourquoi cette méthode est bonne, c'est encore mieux !
jeudi 7 novembre 2013
dimanche 3 novembre 2013
La notion d'innovation
Dans un cours de master que j'ai donné à l'Ecole des Mines, la question de l'innovation m'a été posée, et comme omnia definitio pericoloso est (toute définition est dangereuse), j'ai répondu en questionnant le mot, en disant que je n'étais pas bien certain de l'acception qu'il fallait lui donner, partagé entre la tentation de désigner ainsi la nouveauté technique et la proposition faite par d'autres de nommer ainsi l'objet qui « réussit ».
Oui, j'ai bien lu quelque part cette définition : une innovation serait une nouveauté qui réussit. Elle ne me va guère, car qu'est ce que « « réussir » ? S'imposer comme un produit marchand ? A ce compte, on reconnaîtrait au football à la télévision des vertus que je ne vois guère ! La notion de réussite me gênee considérablement, car je ne suis pas sûr de partager les critères qui sont proposés.
Oublions donc ce mercantilisme un peu bête, et cherchons mieux. Un collègue intéressant m'a dit un jour : l'innovation, c'est faire bien, faire mieux, faire autrement, faire autre chose. Pourquoi pas... mais pourquoi ?
Comme souvent, je propose de revenir au mot, à son étymologie, son histoire. Que signifie « innovation » ?
S'agirait-il de produire du nouveau ? L''utilisation du formalisme des systèmes dispersés (DSF, voir Hervé This, Formulation and new dishes, Cahiers de Formulation, vol. 16, EDP Science/Société des chimistes français, pp. 5-21. ), comme toute algèbre, conduit à l'introduction d'un nombre infini d'objets nouveaux, de sorte que, manifestement, la production de nouveauté n'a guère d'intérêt non plus. Insistons un peu, en fixant les idées par une image. Si nous produisons mécaniquement un nombre infini d'objets nouveaux, si nous les posons devant nous sur la table, la question n'est plus de produire un objet en plus ou en moins, mais plutôt de sélectionner des objets ainsi produits. Lesquels ? Cette fois, des critères (de choix) s'imposent.
En cuisine, un critère (technique) est le soin, lequel n'a rien à voir avec la nouveauté. Un autre critère est le bon, soit le beau à manger, et là encore, mille artistes différents produiront mille représentations personnelles de la Vierge à l'Enfant. Un troisième critère est le « je t'aime », et là encore, d'autres choix seront sélectionnés (bien que des recouvrements soient possibles).
Bref, la question se retourne donc vers ceux qui me la posent : quels sont vos critères ?
Mes collègues de l'Ecole des Mines, comme moi, hésitent à employer le mot d'innovation, le sachant... miné. Ils parlent de conception. Pourquoi pas, mais où s'arrête la conception ? Les parents qui conçoivent l'enfant : que font-ils ? La conception est étymologiquement la représentation par la pensée. Les parents conçoivent l'enfant en le pensant, et ce n'est qu'une conséquence que la réunion de deux semences dont l'union est fructueuse. Dans cette acception, la conception est un acte formel, qui doit faire l'objet de nos soins, et non une matérialisation qui s'apparenterait à toute la période de la grossesse, à la transformation de l'ovule fécondée en enfant. Dans cette acception là, il faudrait se préoccuper des règles formelles qui permettent au programme de s'exécuter, en supposant que l'épigénétique, c'est-à-dire l'influence de l'environnement sur le déroulement particulier du programme, n'a pas d'effet. Ce serait dommage de se priver de cette source de variabilité et... d'innovation !
vendredi 11 octobre 2013
Prochain séminaire
Chers Amis
C'est le 21 que nous pourrons
nous retrouver dans le cadre des Séminaires de gastronomie moléculaire
(à l'ESCF, 28 bis rue de l'Abbé Grégoire, 75006 Paris, de 16 à 18
heures).
Nous y testerons l'utilisation de feuilles de figuiers pour l'attendrissement putatif de daubes !
Au plaisir de vous y retrouver, si vous pouvez+voulez
Vive la physico-chimie ! (voir http://hervethis.blogspot.fr/2013/02/quest-ce-que-la-chimie-suite.html)
La gastronomie moléculaire : une discipline scientifique qui fait monter l'aliment à la tête
La
gastronomie moléculaire :
une
discipline scientifique qui fait monter l'aliment à la tête
Hervé
This
C'est un fait que notre enseignement
scientifique universitaire, ou même du Second Degré, est souvent
considéré comme abstrait par les élèves, qui voient parfois mal
l'intérêt (quel est l'intérêt de la musique ? de la
littérature ?) des « mathématiques », confondant
les mathématiques et les calculs qui sont indispensables pour
l'exercice des sciences (il y a une différence entre mathématiques
et calcul, évidemment : les mathématiques sont une exploration
des structures... mathématiques, alors que les calculs font usage
des outils forgés par les mathématiciens).
Souvent les élèves ayant un goût
pour les « sciences » (ou disant avoir un tel goût :
beaucoup ignorent ce dont il s'agit, et d'autres confondant science
- « inutile »- et technologie) se réfugient dans la
chimie ou la biologie, où ils croient que l'expérimentation
suffira, que, contrairement à ce qu'ils nomment la « physique »,
ils n'auront pas à calculer. La situation est paradoxale du début à
la fin. Comment en est-on arrivé à faire détester le calcul, alors
que le formalisme (des mathématiques, de la chimie...) a été
précisément introduit "pour soulager les opérations de
l'esprit" ? Et pour ceux qui se dirigent vers les sciences,
comment se fait-il que de nombreux étudiants veuillent éviter le
calcul, ne comprenant pas que la méthode scientifique (hélas
souvent mal nommée "méthode expérimentale"), impose le
calcul comme pierre de touche des "théories" ?
Un exemple pour rendre les choses
concrètes. Imaginons que l'on cherche à connaître les mécanismes
de la confection d'un simple bouillon de carottes. Passons sur
l'intérêt d'une telle étude (qui est considérable, mais ce serait
trop long de développer ce point), et commençons simplement par
dire que, si nous parvenons à doser les saccharides (glucose,
fructose, saccharose) présents dans le tissu végétal, nous devrons
rapporter la masse de chaque composé à la masse de matière
fraîche.
Il faut donc commencer par peser... et
apprendre à le faire. Pour peu que la balance soit précise (par
exemple à 10-5 g), on devra peser trois fois, calculer
une moyenne et un écart-type. Tiens, pourquoi ce n-1 au
dénominateur de la formule de l'écart-type, parfois, alors que la
formule "normale", celle qui est la moyenne des carrés des
écarts par rapport à la valeur moyenne, s'écrit, elle,
normalement, avec un n au
dénominateur (une moyenne sur n
individus : on divise par n)
? Et pourquoi trois pesées ?
Passons à la matière sèche, qu'il
faudra ensuite déterminer. C'est là que la question devient
passionnante, car les meilleurs des étudiants mettent à l'étuve,
et attendent que la masse se stabilise... oubliant qu'il existe des
phénomènes très lents, avec des incréments minuscules, mais des
sommes considérables (la somme des 1/k tend vers l'infini).
Moralité : pour faire une expérience aussi simple qu'une
détermination de matière sèche, il vaut mieux avoir des idées
claires sur la convergence des séries, par exemple. Dans un article
publié il y a quelques années, j'entre dans les détails relatifs à
l'usage du calcul pour une opération aussi simple que la
détermination d'une masse de matière sèche, mais, ici, je voudrais
simplement faire observer que la discipline scientifique nommée
gastronomie moléculaire a l'intérêt de faire apparaître très
rapidement des situations où le calcul s'impose. Calculs de pH,
calculs différentiels, intégrations...
Autrement dit, les étudiants sont
attirés par la « cuisine », une activité dont ils n'ont
d'ailleurs pas toujours bien évalué la nature (soit technique, soit
artistique, soit de type social), et la « science », une
activité qu'ils ne connaissent pas bien, notamment parce qu'ils ont
été trompés par l'enseignement secondaire, et ils se retrouvent en
position de vouloir explorer le champ « science et cuisine »,
ou gastronomie moléculaire. Là, ils sont dans l'obligation de
calculer... mais ils voient l'intérêt de leurs calculs.
L'aliment, du ventre, passe à la tête.
lundi 7 octobre 2013
mardi 1 octobre 2013
Cuisine et musique
Je compare souvent la cuisine note à note à la musique électroacoustique, et, dans un catalogue d'une exposition sur cette musique, je trouve ce paragraphe :
One of the earliest documented musical instruments
based upon electronic principles was the Clavecin Électrique
designed by the jesuit priest Jean-Baptiste Delaborde in
France, 1759. The device used a keyboard control based upon
simple electrostatic principles.
One of the earliest documented musical instruments
based upon electronic principles was the Clavecin Électrique
designed by the jesuit priest Jean-Baptiste Delaborde in
France, 1759. The device used a keyboard control based upon
simple electrostatic principles.
dimanche 29 septembre 2013
La bien difficile question de l'enseignement
Dès le matin, aujourd'hui, un message très intéressant reçu par email, en réponse à un billet de blog où je discutais la confection des pâtes à choux, alors que l'on me posait des questions techniques. J'avais terminé mon billet en posant moi-même des questions, afin d'inviter mes interlocuteurs à faire des expériences (remplacer le jaune d'oeuf, qui contient des protéines coagulantes, par du poisson ou de la viande broyés).
Evidemment, j'ai fait l'expérience, mais il me semblait que ce serait une bonne chose que d'inviter mes amis internautes à reproduire l'expérience.
Bref, voici le message reçu :
"Mais moi aussi j'ai une question à vous poser: pourquoi vous répondez toujours avec d'autres questions? Il y a des personnes dont le métier est de chercher, étudier, et d'autres qui n'ont tout simplement pas le temps, ou la capacité, pour effectuer de telles études.
A force de toujours laisser les questions en suspense, vous finissez par vous aliéner l'intérêt que certaines personnes "simples" pourraient porter à vos travaux et à votre message. Si de temps en temps vous leur dévoiliez vos solutions, plutôt que de leur dire « cherchez tous seuls », non seulement vous leur feriez gagner un temps précieux, mais vous leur donnerez aussi, peut-être, envie d'en savoir plus, d'aller plus loin, de chercher autrement..
Il y a presque 20 ans, j'ai commencé à m'intéresser aux pourquoi de la cuisine grâce à quelqu'un qui m'a montré une solution à un problème. S'il m'avait dit 'cherche tout seul', moi qui travaillais 16 heures par jour 6 jours sur 7 j'aurais envoyé la question balader et serais probablement resté toujours dans l'ignorance.
Il y a une différence entre dire « cherche toi-même » à un enfant, et le dire à un adulte qui vous approche humblement.
Ne vous dites pas « j'ai raison de le faire », respirez un grand coup, ouvrez votre esprit à la possibilité d'avoir tout faux et réfléchissez-y, éventuellement avec des gens qui vous connaissent et en qui vous avez confiance, s'il vous plaît. J'espère que vous ne prendrez pas ces lignes comme une attaque : je vous considère un grand homme, qui a juste une certaine tendance à être agaçant, parfois.. Et je pense qu'il vaut la peine d'expliquer ses raisons à quelqu'un qu'on apprécie, quand on pense qu'il a tort.
Ce message est évidemment essentiel, et, après mûre réflexion, j'ai répondu ceci :
"Mais moi aussi j'ai une question à vous poser: pourquoi vous répondez toujours avec d'autres questions? Il y a des personnes dont le métier est de chercher, étudier, et d'autres qui n'ont tout simplement pas le temps, ou la capacité, pour effectuer de telles études.
A force de toujours laisser les questions en suspense, vous finissez par vous aliéner l'intérêt que certaines personnes "simples" pourraient porter à vos travaux et à votre message. Si de temps en temps vous leur dévoiliez vos solutions, plutôt que de leur dire « cherchez tous seuls », non seulement vous leur feriez gagner un temps précieux, mais vous leur donnerez aussi, peut-être, envie d'en savoir plus, d'aller plus loin, de chercher autrement..
Il y a presque 20 ans, j'ai commencé à m'intéresser aux pourquoi de la cuisine grâce à quelqu'un qui m'a montré une solution à un problème. S'il m'avait dit 'cherche tout seul', moi qui travaillais 16 heures par jour 6 jours sur 7 j'aurais envoyé la question balader et serais probablement resté toujours dans l'ignorance.
Il y a une différence entre dire « cherche toi-même » à un enfant, et le dire à un adulte qui vous approche humblement.
Ne vous dites pas « j'ai raison de le faire », respirez un grand coup, ouvrez votre esprit à la possibilité d'avoir tout faux et réfléchissez-y, éventuellement avec des gens qui vous connaissent et en qui vous avez confiance, s'il vous plaît. J'espère que vous ne prendrez pas ces lignes comme une attaque : je vous considère un grand homme, qui a juste une certaine tendance à être agaçant, parfois.. Et je pense qu'il vaut la peine d'expliquer ses raisons à quelqu'un qu'on apprécie, quand on pense qu'il a tort.
Ce message est évidemment essentiel, et, après mûre réflexion, j'ai répondu ceci :
Bonjour et merci de votre message. En réalité, je crois trop au
bonheur que donne une expérience simple pour le "voler" aux autres. Les
expériences que j'ai proposées à propos de pâte à choux sont
élémentaires, d'une part, et c'est un amusement, d'autre part.
Au laboratoire, de même, je mets les étudiants
sur la piste de la découverte, afin de leur offrir le plaisir d'avoir
découvert eux-mêmes, au lieu de me placer au dessus d'eux comme une chape de
plomb qui leur dit tout.
Plus exactement, je m'efforce à donner à chaque étudiant la
quantité d'autonomie dont je crois qu'ila besoin, chacun de façon
particulière. J'essaye d'enseigner à nager sans laisser se noyer les étudiants se noyer,
et c'est bien difficile.
Surtout, j'ai cette idée que les "maitres" sont
quelque chose de terrible, que je déteste, et je propose que chacun
apprenne à apprendre. Tous les enseignements que je construits sont ainsi faits, et je ne me résous jamais à considérer des êtres humains comme des machines dont on commanderait le fonctionnement.
Votre argument des
16 heures par jour 6 jours sur 7 ne me convainc qu'à moitié, moi qui
travaille 105 heures par semaine... sans avoir aucunement le sentiment d'être un "grand homme"... mais seulement un travailleur.
Pour
la question des questions, je crois que les poser bien, c'est le
résoudre. Et je dis parfois même que je suis payé pour poser des
questions !
Mais c'est peut-être une erreur et votre message est un vrai cadeau, qui me force à réfléchir. Sincères mercis.
mercredi 25 septembre 2013
A quoi servent les académies ?
Dans un précédent billet, j'ai discuté la question des académies, et, notamment, l'utilité -que je crois considérable, et je m'en suis expliqué - de l'Académie d'agriculture de France. Cette académie a de nombreuses fonctions, comme toute organisation qui mérite de subsister, mais l'une d'elles ne semble essentielle : publier les comptes rendus de ses séances publiques, et aussi des articles qui relèvent de son objet, de ses travaux.
Chaque mercredi, l'Académie d'agriculture de France organise effectivement une séance publique, gratuite, sur un thème relevant des travaux de l'une de ses dix sections (la section 8 s'intéresse à l'alimentation humaine). Lors de ces séances, après une introduction du président, un académicien ouvre la séance en présentant l'importance et l'intérêt du thème considéré, en posant des questions qui sont essentielles à notre collectivité, également. Puis, le plus souvent, trois conférenciers disposent chacun de 20 minutes, pour discuter un apport, une réflexion, une contribution à la résolution des questions essentielles qui concernent nos collectivités, à la lueur de leur compétence très particulière. Après quoi un autre membre de l'Académie (le plus souvent) tire des conclusions. Il propose des pistes de travail, des réflexions, invite à la création de groupes de travail et de discussions, car il est bien rare que, pour les questions difficiles concernées, un individu isolé puisse résoudre tous les problèmes.
Un exemple : le froid actuel est-il durable ? Si l'on prend la question par le petit bout la lorgnette, cela revient à se demander s'il est possible que nous ayons longtemps chacun un réfrigérateur à domicile. Pourquoi ne pas avoir un réfrigérateur à domicile ? Parce que les fluides réfrigérants ne sont pas anodins pour l'environnement, parce que les réfrigérateurs particuliers consomment beaucoup d'énergie, et que, de même que nous n'avons pas chacun une centrale électrique pour produire l'énergie dont nous avons besoin, il n'est peut-être pas nécessaire d'avoir chacun un réfrigérateur. On pourrait penser à l'équivalent du chauffage central, mais pour le froid.
Cela n'est qu'un exemple et l'on peut se demander si les considérations environnementales ne vont pas pousser nos sociétés à édicter des lois très strictes sur l'usage du froid. Ce n'est pas pour demain, mais probablement pour après-demain, et il n'a pas une minute à perdre : des experts, des spécialistes, des techniciens, des technologues, des scientifiques doivent s'interroger, doivent travailler pour un résoudre ce problème.
En attendant il est tout à fait essentiel qu'une institution mette la question sur la place publique, fasse partager les préoccupations, afin que le public (dont je suis !) comprenne l'importance de ces travaux et que, et ce même public, qui est le contribuable et qui, donc, finance les recherches, décide (ou non) de soutenir les travaux engagés... afin que nous ne soyons pas démunis demain sur les grandes question relatives par exemple à l'environnement, mais aussi à l'alimentation, l'agriculture, aux forêts...
Vive l'Académie d'agriculture de France, n'hésitez pas à lire ses Comptes rendus !
dimanche 22 septembre 2013
Nous pouvons savoir, nous saurons
Et si nous étions des nains sur les épaules de géants ?
Le mathématicien David Hilbert était un des géants de l'histoire des mathématiques. Au tournant du siècle, il proposé des questions qui semblaient essentielles, ce qui fit un programme que suivirent nombre d'autres mathématiciens. Avec Henri Poincaré, il fut -dit-on- l'un des derniers mathématiciens à pouvoir comprendre toutes les mathématiques. Sur ta tombe est écrit : « Wir müssen wissen, wir werden wissen ».
Nous devons savoir, nous saurons... La phrase est souvent citée... mais convient-elle ? Pourquoi cette obligation de savoir ? Oui, savoir, c'est sans doute bien, quoi que... toujours ? Il faudrait y penser plus que durant une vie humaine.
Ne pourrions pas plutôt dire : nous pouvons savoir, nous saurons ?
C'est ma proposition. Je ne souhaite pas être enterré avec elle (j'ai mieux à proposer), mais je compte me servir du temps qui me reste pour la diffuser largement.
A commencer par aujourd'hui !
jeudi 19 septembre 2013
Mercredi 19 septembre 2013 : La beauté est dans l’oeil de celui qui regarde.
Je viens de passer devant le 16 de la rue Claude Bernard, à Paris. Il y a un grand bâtiment en brique, celui de l'Institut des sciences et technologies du vivant et de l'environnement, AgroParisTech.
A priori, rien de particulier ; un bâtiment comme les autres, en brique rouge. Pourtant, à l'intérieur, que de fourmillement intellectuel, que de beautés de l'esprit ! AgroParisTech, c'est l' « Agro », cette école qui, depuis plus d'un siècle, forme les élèves ingénieurs agronomes, et, plus généralement, les spécialistes des sciences et des technologies du vivant et de l'environnement. Le titre ne ment pas : ces élèves sont sélectionnés sur un concours difficile, et ils sont donc parmi les meilleurs. Pendant trois ans, ils suivent ici des cours donnés par des enseignants chercheurs qui, eux-mêmes, doivent être les meilleurs. Tout y passe, de la physique, de la chimie, de la biologie, mais aussi de l'agronomie, de l'économie...
On le voit, il y a donc bien plus que des briques rouges, au 16 de la rue Claude Bernard, mais laissez-moi vous dire aussi qu'il y a toute une histoire derrière ces murs.
Après la guerre de 1870, alors que les engrais s'introduisaient en agriculture, augmentant les rendements, indispensables pour nourrir les populations, le chimiste Charles Adolphe Würtz, de Strasbourg, s'efforça de créer l'Institut national agronomique, qui était l'ancêtre d'AgroParisTech. Cette école était donc une école de chimie, puisque la chimie était la clé des développements agricoles de l'époque. Pour autant, Würtz n'était pas un esprit obtus, et c'est un ensemble pédagogique cohérent qu'il contribua à bâtir : la chimie avait sa place, mais elle n'était pas isolée. L'institut fut donc créé dans un triangle, au coin de la rue de l'arbalète et de la rue Claude Bernard. Ce triangle, auparavant, était occupé par la faculté de pharmacie, qui avait là ses « simples », les herbes médicinales indispensables à la préparation des remèdes.
Tout cela pour quelques briques rouges !
dimanche 8 septembre 2013
L'année passe...
L'année 2013 s'écoule, et je m'aperçois que j'ai insuffisamment célébré l'anniversaire de la naissance de Denis Diderot.
Allons, pour aujourd'hui, une citation que j'aurais dû donner depuis longtemps, tirée des Pensées sur l'interprétation de la nature (1754) :
« Jeune homme, prends et lis. Si tu peux aller jusqu'à la fin de cet ouvrage, tu ne seras pas incapable d'en entendre un meilleur. Comme je me suis moins proposé de t'instruire que de t'exercer, il m'importe peu que tu adoptes mes idées ou que tu les rejettes, pourvu qu'elles emploient toute ton attention. Un plus habile t'apprendra à connaître les forces de la nature ; il me suffira de t'avoir fait essayer les tiennes. »
Tout Diderot est là, avec l'idée de la Raison... plus une touche d'humour qu'il sut faire fleurir dans Jacques le Fataliste, ou dans les Bijoux indiscrets... et, en fait, dans toutes ses oeuvres, car, à le lire, on voit bien cet oeil malicieux qui regarde par dessus les pages, non?
Allons, pour aujourd'hui, une citation que j'aurais dû donner depuis longtemps, tirée des Pensées sur l'interprétation de la nature (1754) :
« Jeune homme, prends et lis. Si tu peux aller jusqu'à la fin de cet ouvrage, tu ne seras pas incapable d'en entendre un meilleur. Comme je me suis moins proposé de t'instruire que de t'exercer, il m'importe peu que tu adoptes mes idées ou que tu les rejettes, pourvu qu'elles emploient toute ton attention. Un plus habile t'apprendra à connaître les forces de la nature ; il me suffira de t'avoir fait essayer les tiennes. »
Tout Diderot est là, avec l'idée de la Raison... plus une touche d'humour qu'il sut faire fleurir dans Jacques le Fataliste, ou dans les Bijoux indiscrets... et, en fait, dans toutes ses oeuvres, car, à le lire, on voit bien cet oeil malicieux qui regarde par dessus les pages, non?
vendredi 6 septembre 2013
A propos d'enseignement des sciences
Dans les un collèges, dans les lycées, dans les universités et les
grandes écoles, ont enseigne « les sciences », ou, plus exactement, on
prétend enseigner les sciences.
Les sciences ? Vraiment ? Considérons la physique : par exemple les résultats d'électromagnétisme. L'activité scientifique consiste à chercher des mécanismes des phénomènes. De ce fait, un enseignement scientifique, véritablement scientifique, consiste à enseigner aux étudiants à chercher les mécanismes, et non à gober les résultats obtenus précédemment. Un enseignement de la science doit donc se focaliser sur les méthodes qui conduisent aux mécanismes, et non seulement aux résultats obtenus dans le passé.
On comprend donc qu'une approche historique, avec sa composante analytique, est essentielle dans un enseignement des sciences.
Supposons maintenant que pour des raisons variées -contraintes de temps, par exemple- on soit conduit à n'enseigner que les résultats. Pourquoi ferait-on cela ? Parce que l'on souhaiterait, évidemment, que les étudiants aient la connaissance de ces résultats, sans quoi il serait bien utile de l'enseigner, vu la masse des connaissances qui méritent de l'être utilement.
Si les étudiants doivent donc connaître des lois, des mécanismes, c'est pour en faire usage. Non pas un usage scientifique, car là, ces résultats sont un peu inutiles, vu que, ce qui compte, c'est d'obtenir des résultats, non pas les connaître. Il faut donc conclure que, dans ce second cas, l'enseignement vise à donner une connaissance de lois qui seront appliquées, utilisées. Là, on arrive dans la technologie. On conclut donc que, dans ce second cas, on effectue un enseignement technologique et non scientifique.
Faudrait-il donc parler de « physique pour la technologie », par exemple, ou simplement de technologie ?
Évidemment, le monde réel est plus complexe que le monde idéal, et l'on trouve dans la même classe des élèves qui se destinent à la science quantitative et d'autres qui se destinent à la technologie, par exemple, ou à la technique, etc. Les enseignements sont donc nécessairement hybrides, mais vu le nombre de futurs scientifiques et le nombre de futurs ingénieurs, technologues, techniciens, il serait sans doute bon de ne pas être trop prétentieux, et de dire clairement que les enseignement que nous nommons actuellement scientifiques sont en réalité des enseignements technologiques.
Mais il y a la question politique ! La, on tient compte de faits externes, à savoir qu'il faut renouveler les populations des scientifiques, ingénieurs, techniciens. Il y a aussi le fait que les étudiants aspirent à « faire carrière », à avoir des emplois auquel tous ne pourront accéder, vu leurs « capacités ». Que l'on me comprenne bien : je ne dis pas qu'un individu ne puisse, à force de travail, parvenir à des résultats, bien au contraire (labor improbus omnia vincit) ! Je dis seulement que, dans la vraie vie, il y a des étudiants qui ont un véritable amour de la connaissance, d'autres qui se cultivent en vue d'obtenir une situation qui leur fera gagner beaucoup d'argent, et, donc, qui se moquent des résultats scientifiques ; il y a ceux qui, en raison de leur environnement familial, culturel, social, ont plus de facilités à se concentrer, travailler, étudier, et il y a les autres, qui ont plus de mal (je me souviens d'étudiants d'étudiants qui, devant travailler -pour payer leurs études et pour vivre- pendant la nuit, avaient du mal à ouvrir les yeux dans la journée). Je dis donc que la vie est bien difficile, et que nos systèmes d'enseignement, recevant des étudiants en très grand nombre, n'ont pas le temps ni les moyens de se consacrer autant qu'ils le pourraient à l'élévation de chacun.
Inversement, je n'oublie pas non plus une certaine veulerie dont nous sommes tous plus ou moins affligés, qui consiste à regarder la télévision alors que l'on pourrait se plonger dans un livre de calcul différentiel et intégral ; je sais que, le soir, certains trouvent plus facile de lire un roman minable que d'explorer les mécanismes des réactions chimiques (et je ne suis pas blanc !). D'ailleurs, les raisons de ces comportements sont à analyser. Tout comme l'état d'esprit à propos des « vacances » : quand j'entends « je vais me vider la tête », j'ai toujours tendance à me demander s'il ne voudrait pas d'abord la remplir, et à la remplir de choses belles, de connaissances qui font grandir au lieu d'avilir.
Panem et circenses, du pain et des jeux : l'idée n'est pas nouvelle, et l'on peut sans doute considérer qu'elle perdurera. Pour autant, on peut aussi espérer que beaucoup d'enthousiasme public, manifeste, pour la connaissance permettra à un nombre croissant d'entre nous de nous améliorer l'esprit, régulièrement.
Nous améliorer l'esprit ? Terminons ce billet en évoquant Michael Faraday, orphelin de père à 11 ans, enfant d'une famille extrêmement pauvre, qui, en plus de son travail, allait une fois par semaine dans un club d' « amélioration de l'esprit ».
Cela est possible, et les exemples de ce type doivent absolument être montrés à tous.
Ne laissons pas la poussière du monde nous ensevelir ! Vive la connaissance produite et partagée !
Euh... les questions du jour ? Evidemment, comme on ne doit pas être insensé au point d'être assuré de ses propres certitudes, je continue à m'interroger : enseignons nous vraiment les "sciences", notamment dans le Second Degré ? Faut-il continuer à nommer les enseignement : physique, chimie, biologie ?
Les sciences ? Vraiment ? Considérons la physique : par exemple les résultats d'électromagnétisme. L'activité scientifique consiste à chercher des mécanismes des phénomènes. De ce fait, un enseignement scientifique, véritablement scientifique, consiste à enseigner aux étudiants à chercher les mécanismes, et non à gober les résultats obtenus précédemment. Un enseignement de la science doit donc se focaliser sur les méthodes qui conduisent aux mécanismes, et non seulement aux résultats obtenus dans le passé.
On comprend donc qu'une approche historique, avec sa composante analytique, est essentielle dans un enseignement des sciences.
Supposons maintenant que pour des raisons variées -contraintes de temps, par exemple- on soit conduit à n'enseigner que les résultats. Pourquoi ferait-on cela ? Parce que l'on souhaiterait, évidemment, que les étudiants aient la connaissance de ces résultats, sans quoi il serait bien utile de l'enseigner, vu la masse des connaissances qui méritent de l'être utilement.
Si les étudiants doivent donc connaître des lois, des mécanismes, c'est pour en faire usage. Non pas un usage scientifique, car là, ces résultats sont un peu inutiles, vu que, ce qui compte, c'est d'obtenir des résultats, non pas les connaître. Il faut donc conclure que, dans ce second cas, l'enseignement vise à donner une connaissance de lois qui seront appliquées, utilisées. Là, on arrive dans la technologie. On conclut donc que, dans ce second cas, on effectue un enseignement technologique et non scientifique.
Faudrait-il donc parler de « physique pour la technologie », par exemple, ou simplement de technologie ?
Évidemment, le monde réel est plus complexe que le monde idéal, et l'on trouve dans la même classe des élèves qui se destinent à la science quantitative et d'autres qui se destinent à la technologie, par exemple, ou à la technique, etc. Les enseignements sont donc nécessairement hybrides, mais vu le nombre de futurs scientifiques et le nombre de futurs ingénieurs, technologues, techniciens, il serait sans doute bon de ne pas être trop prétentieux, et de dire clairement que les enseignement que nous nommons actuellement scientifiques sont en réalité des enseignements technologiques.
Mais il y a la question politique ! La, on tient compte de faits externes, à savoir qu'il faut renouveler les populations des scientifiques, ingénieurs, techniciens. Il y a aussi le fait que les étudiants aspirent à « faire carrière », à avoir des emplois auquel tous ne pourront accéder, vu leurs « capacités ». Que l'on me comprenne bien : je ne dis pas qu'un individu ne puisse, à force de travail, parvenir à des résultats, bien au contraire (labor improbus omnia vincit) ! Je dis seulement que, dans la vraie vie, il y a des étudiants qui ont un véritable amour de la connaissance, d'autres qui se cultivent en vue d'obtenir une situation qui leur fera gagner beaucoup d'argent, et, donc, qui se moquent des résultats scientifiques ; il y a ceux qui, en raison de leur environnement familial, culturel, social, ont plus de facilités à se concentrer, travailler, étudier, et il y a les autres, qui ont plus de mal (je me souviens d'étudiants d'étudiants qui, devant travailler -pour payer leurs études et pour vivre- pendant la nuit, avaient du mal à ouvrir les yeux dans la journée). Je dis donc que la vie est bien difficile, et que nos systèmes d'enseignement, recevant des étudiants en très grand nombre, n'ont pas le temps ni les moyens de se consacrer autant qu'ils le pourraient à l'élévation de chacun.
Inversement, je n'oublie pas non plus une certaine veulerie dont nous sommes tous plus ou moins affligés, qui consiste à regarder la télévision alors que l'on pourrait se plonger dans un livre de calcul différentiel et intégral ; je sais que, le soir, certains trouvent plus facile de lire un roman minable que d'explorer les mécanismes des réactions chimiques (et je ne suis pas blanc !). D'ailleurs, les raisons de ces comportements sont à analyser. Tout comme l'état d'esprit à propos des « vacances » : quand j'entends « je vais me vider la tête », j'ai toujours tendance à me demander s'il ne voudrait pas d'abord la remplir, et à la remplir de choses belles, de connaissances qui font grandir au lieu d'avilir.
Panem et circenses, du pain et des jeux : l'idée n'est pas nouvelle, et l'on peut sans doute considérer qu'elle perdurera. Pour autant, on peut aussi espérer que beaucoup d'enthousiasme public, manifeste, pour la connaissance permettra à un nombre croissant d'entre nous de nous améliorer l'esprit, régulièrement.
Nous améliorer l'esprit ? Terminons ce billet en évoquant Michael Faraday, orphelin de père à 11 ans, enfant d'une famille extrêmement pauvre, qui, en plus de son travail, allait une fois par semaine dans un club d' « amélioration de l'esprit ».
Cela est possible, et les exemples de ce type doivent absolument être montrés à tous.
Ne laissons pas la poussière du monde nous ensevelir ! Vive la connaissance produite et partagée !
Euh... les questions du jour ? Evidemment, comme on ne doit pas être insensé au point d'être assuré de ses propres certitudes, je continue à m'interroger : enseignons nous vraiment les "sciences", notamment dans le Second Degré ? Faut-il continuer à nommer les enseignement : physique, chimie, biologie ?
jeudi 5 septembre 2013
La beauté est dans l'oeil de celui qui regarde : la cuisine abstraite.
Dans les courants culinaires que j'essaie de
créer, il y en a un, la cuisine abstraite, qui n'a pas encore trouvé
son heure. De quoi s'agit-il ? On le comprend facilement si l'on en
revient à la peinture abstraite.
Dans le temps, les peintres étaient figuratifs : ils représentaient les objets, les personnages, les montagnes ; ils peignaient les arbres, les fleuves, les animaux... Puis, progressivement, ils apprirent plus explicitement que par le passé à projeter dans leurs représentations des idées variées. Et, dans les années 1910, il y eut une révolution, à savoir qu'un génie nommé Kandinsky proposa de ne plus représenter, du moins représenter tel qu'on le verrait en ouvrant simplement les yeux, de faire sentir. Des points, des lignes, des plans, du blanc, du jaune, du rouge, du bleu... Formes et couleurs... Il s'agissait utiliser ces éléments pour donner à sentir, à penser, et ce fut le grand développement de la peinture abstraite.
Et en cuisine ?
Qu'est-ce qui retient les artistes culinaires de faire de même ? Pour l'instant, on en est resté à des idées très archaïques, exprimée par le critique culinaire Curnonsky dans cette phrase célèbre et un peu bête : « les choses sont bonnes quand elles ont le goût de ce qu'elles sont. » C'est exactement l'opposé de la cuisine abstraite, c'est du figuratisme, et c'est une règle, c'est-à-dire l'opposé de l'idée de l'art. Avec Curnonsky, la cuisine est assignée à rester un siècle derrière la peinture.
Je propose que nous évoluions, que les jeunes cuisiniers se mettent au travail pour explorer cette cuisine abstraite. Ils devront avoir comme mission, comme idée, de ne pas faire sentir la tomate, la courgette, l'agneau, la langoustine... Partant d'ingrédients classiques ou modernes, ils devront susciter des sensations en évitant de donner des goûts reconnaissables. A ma connaissance, Pierre Gagnaire est le seul qui ait pratiqué cet art, avec des recettes d'ailleurs étonnantes de simplicité, ce qui tendrait à prouver que la cuisine abstraite n'est pas difficile.
Là pourtant, je me reprends, car l'utilisation d'ingrédients classiques pour faire de la cuisine abstraite, s'apparente à la marche sur un chemin de crête aussi étroit qu'une lame de rasoir (j'exagère). Considérons par exemple un plat abstrait qui mêlerait de la rhubarbe et des langoustines ; un peu trop de rhubarbe, et l'on sent la rhubarbe, mais un peu trop de langoustines et l'on sent la langoustine. Je n'ai pas théorisé la cuisine abstraite, mais il me semble que l'ajout d'un troisième ingrédient au moins s'impose, afin de créer une autre dimension, telle celle qui fut employée par le graveur néerlandais Maurits Escher, ou par les musiciens Shepard et Risset.
Mais je m'arrête, car nous voulions analyser plus en détail la cuisine abstraite, il faudrait bien plus qu'un billet de blog.
Pour ceux qui sont intéressés, je signale un chapitre de mon livre à paraître très prochainement, aux éditions Belin, à propos de « l'exploration de la cuisine ».
Dans le temps, les peintres étaient figuratifs : ils représentaient les objets, les personnages, les montagnes ; ils peignaient les arbres, les fleuves, les animaux... Puis, progressivement, ils apprirent plus explicitement que par le passé à projeter dans leurs représentations des idées variées. Et, dans les années 1910, il y eut une révolution, à savoir qu'un génie nommé Kandinsky proposa de ne plus représenter, du moins représenter tel qu'on le verrait en ouvrant simplement les yeux, de faire sentir. Des points, des lignes, des plans, du blanc, du jaune, du rouge, du bleu... Formes et couleurs... Il s'agissait utiliser ces éléments pour donner à sentir, à penser, et ce fut le grand développement de la peinture abstraite.
Et en cuisine ?
Qu'est-ce qui retient les artistes culinaires de faire de même ? Pour l'instant, on en est resté à des idées très archaïques, exprimée par le critique culinaire Curnonsky dans cette phrase célèbre et un peu bête : « les choses sont bonnes quand elles ont le goût de ce qu'elles sont. » C'est exactement l'opposé de la cuisine abstraite, c'est du figuratisme, et c'est une règle, c'est-à-dire l'opposé de l'idée de l'art. Avec Curnonsky, la cuisine est assignée à rester un siècle derrière la peinture.
Je propose que nous évoluions, que les jeunes cuisiniers se mettent au travail pour explorer cette cuisine abstraite. Ils devront avoir comme mission, comme idée, de ne pas faire sentir la tomate, la courgette, l'agneau, la langoustine... Partant d'ingrédients classiques ou modernes, ils devront susciter des sensations en évitant de donner des goûts reconnaissables. A ma connaissance, Pierre Gagnaire est le seul qui ait pratiqué cet art, avec des recettes d'ailleurs étonnantes de simplicité, ce qui tendrait à prouver que la cuisine abstraite n'est pas difficile.
Là pourtant, je me reprends, car l'utilisation d'ingrédients classiques pour faire de la cuisine abstraite, s'apparente à la marche sur un chemin de crête aussi étroit qu'une lame de rasoir (j'exagère). Considérons par exemple un plat abstrait qui mêlerait de la rhubarbe et des langoustines ; un peu trop de rhubarbe, et l'on sent la rhubarbe, mais un peu trop de langoustines et l'on sent la langoustine. Je n'ai pas théorisé la cuisine abstraite, mais il me semble que l'ajout d'un troisième ingrédient au moins s'impose, afin de créer une autre dimension, telle celle qui fut employée par le graveur néerlandais Maurits Escher, ou par les musiciens Shepard et Risset.
Mais je m'arrête, car nous voulions analyser plus en détail la cuisine abstraite, il faudrait bien plus qu'un billet de blog.
Pour ceux qui sont intéressés, je signale un chapitre de mon livre à paraître très prochainement, aux éditions Belin, à propos de « l'exploration de la cuisine ».
lundi 26 août 2013
Ce matin
Ce matin, deux billets de blog :
- sur le blog Scilogs, un billet pour discuter la présence des enseignements de gastronomie moléculaire dans le Mastère "Food Innovation and Product Design"
- sur le blog "Vigilance intellectuelle et scientifique", une discussion de l'utilisation de "dioxyde de soufre liquide" pour combattre le frelon asiatique
- sur le blog Scilogs, un billet pour discuter la présence des enseignements de gastronomie moléculaire dans le Mastère "Food Innovation and Product Design"
- sur le blog "Vigilance intellectuelle et scientifique", une discussion de l'utilisation de "dioxyde de soufre liquide" pour combattre le frelon asiatique
dimanche 25 août 2013
Léonard de Vinci et les arbres
Léonard de Vinci était un être extraordinaire, complexe et merveilleux, qui, notamment, avait compris comment dessiner les arbres.
L'idée était de considérer que la sève est un liquide incompressible, dont la quantité est égale avant et après chaque embranchement du tronc. Si l'on calcule la conservation du débit, alors on est conduit à trouver une relation entre le diamètre de la branche avant l'embranchement et les diamètres des branches secondaires. L'utilisation de ce résultat conduit à des dessins plus réalistes que ceux que l'on ferait sans cette observation.
Evidemment il serait idiot de réduire Léonard de Vinci à ce résultat, et je veux surtout dire ici mon admiration pour quelqu'un qui ne s'est pas arrêté à une observation isolée.
jeudi 22 août 2013
Je rumine...
Chers Amis
Je m'essaie au nouveau blog, sur Scilogs. Ce matin, j'ai repris d'anciennes idées sur la loi de 1905, et j'ai amendé. Cela fait un peu "rumination", mais l'expérience ne prouve-t-elle pas qu'il est utile de douter de sa propre pensée ? Michel de Montaigne le disait, notamment, et je crois qu'il a raison
http://www.scilogs.fr/vivelaconnaissance/jeudi-22-aout-2013-la-beaute-est-dans-loeil-de-celui-qui-regarde-la-loi-de-1905/
Je m'essaie au nouveau blog, sur Scilogs. Ce matin, j'ai repris d'anciennes idées sur la loi de 1905, et j'ai amendé. Cela fait un peu "rumination", mais l'expérience ne prouve-t-elle pas qu'il est utile de douter de sa propre pensée ? Michel de Montaigne le disait, notamment, et je crois qu'il a raison
http://www.scilogs.fr/vivelaconnaissance/jeudi-22-aout-2013-la-beaute-est-dans-loeil-de-celui-qui-regarde-la-loi-de-1905/
mardi 20 août 2013
Un nouveau blog
Chers Amis
J'ai beaucoup hésité, entre ce blog, le blog "gastronomie moléculaire", le blog "Vigilance intellectuelle et scientifique", et je me suis finalement décidé.
La question était de savoir s'il était utile d'en ajouter un ?
Précisons tout d'abord que l'idée n'est pas le foisonnement absurde, mais, plutôt, l'adéquation à des groupes d'amis différents.
Par exemple, le blog "Vigilance intellectuelle et scientifique" est celui que j'aime le moins faire, parce qu'il est négatif : il dénonce des fautes de pensée. Par exemple, ce matin, je lisais un livre idiot, où il était écrit que les "sciences modernes" avaient une "vocation pratique". J'ai d'abord expliqué que tout ce qui est écrit n'est pas nécessairement juste, puis j'ai expliqué que "les sciences modernes" est une expression fautive, parce qu'elle confond la physique, la géographie... et la cuisine (ne parle-t-on pas depuis longtemps de la "science du cuisinier, ou du cordonnier, du maître d'hôtel, etc ?). Enfin j'ai expliqué que les "sciences quantitatives" (la terminologie que j'ai proposé pour signifier les "sciences dures") n'ont pas de "vocation" : ne confondons pas les personnes et les actions de ces dernières.
Bref, ce blog est peut-être utile (j'espère), mais bien négatif. Je préfère de loin mes autres blogs "Gastronomie moléculaire" et "Hervé This".
Dans le premier, je fais état de résultats de gastronomie moléculaire (une science quantitative à ne pas confondre avec la cuisine), je donne des informations, j'évoque des manifestations, des cours, des séminaires...
Dans le premier, je discute positivement diverses idées, je me laisse aller à essayer d'être utile.
Que reste-t-il à faire ? Partager de l'enthousiasme, puisque "c'est une maladie qui se gagne", comme disait Voltaire dans ses Lettres philosophiques.
Et c'est pourquoi, dans le blog www.scilogs.fr/vivelaconnaissance, je propose de l'enthousiasme, de l'enthousiasme, de l'enthousiasme. D'ailleurs, n'est-ce pas de l'enthousiasme que l'on entend dans le titre de la revue "Pour la Science" ?
Les billets seront "colorés" :
Lundi : Nous sommes ce que nous faisons, voici l'agenda
Mardi : La Connaissance par la lorgnette de la gourmandise
Mercredi : J'ai lu/vu pour vous...
Jeudi : La beauté est dans l'œil de celui qui regarde
Vendredi : Des questions
Samedi : Vive les sciences quantitatives !
Dimanche : Les merveilleuses applications des sciences
Et c'est ainsi que, semaine après semaine, nous verrons la vie belle... comme elle l'est. C'est ainsi que nous chasserons les humeurs chagrines, que nous combattrons, à la manière d'un Rabelais (modestement, toutefois : sutor non supra crepidam), les pisses vinaigres, et les divers cailloux qui viennent se loger dans les chaussures de notre esprit.
Bref, vive la Connaissance produite et partagée !
PS. Dans le blog présent, je mettrai donc ce qui ne relève pas stricto sensu de la gastronomie moléculaire, ce qui n'est pas un combat intellectuel, et ce qui n'est pas la merveilleuse naïveté du nouveau blog.
J'ai beaucoup hésité, entre ce blog, le blog "gastronomie moléculaire", le blog "Vigilance intellectuelle et scientifique", et je me suis finalement décidé.
La question était de savoir s'il était utile d'en ajouter un ?
Précisons tout d'abord que l'idée n'est pas le foisonnement absurde, mais, plutôt, l'adéquation à des groupes d'amis différents.
Par exemple, le blog "Vigilance intellectuelle et scientifique" est celui que j'aime le moins faire, parce qu'il est négatif : il dénonce des fautes de pensée. Par exemple, ce matin, je lisais un livre idiot, où il était écrit que les "sciences modernes" avaient une "vocation pratique". J'ai d'abord expliqué que tout ce qui est écrit n'est pas nécessairement juste, puis j'ai expliqué que "les sciences modernes" est une expression fautive, parce qu'elle confond la physique, la géographie... et la cuisine (ne parle-t-on pas depuis longtemps de la "science du cuisinier, ou du cordonnier, du maître d'hôtel, etc ?). Enfin j'ai expliqué que les "sciences quantitatives" (la terminologie que j'ai proposé pour signifier les "sciences dures") n'ont pas de "vocation" : ne confondons pas les personnes et les actions de ces dernières.
Bref, ce blog est peut-être utile (j'espère), mais bien négatif. Je préfère de loin mes autres blogs "Gastronomie moléculaire" et "Hervé This".
Dans le premier, je fais état de résultats de gastronomie moléculaire (une science quantitative à ne pas confondre avec la cuisine), je donne des informations, j'évoque des manifestations, des cours, des séminaires...
Dans le premier, je discute positivement diverses idées, je me laisse aller à essayer d'être utile.
Que reste-t-il à faire ? Partager de l'enthousiasme, puisque "c'est une maladie qui se gagne", comme disait Voltaire dans ses Lettres philosophiques.
Et c'est pourquoi, dans le blog www.scilogs.fr/vivelaconnaissance, je propose de l'enthousiasme, de l'enthousiasme, de l'enthousiasme. D'ailleurs, n'est-ce pas de l'enthousiasme que l'on entend dans le titre de la revue "Pour la Science" ?
Les billets seront "colorés" :
Lundi : Nous sommes ce que nous faisons, voici l'agenda
Mardi : La Connaissance par la lorgnette de la gourmandise
Mercredi : J'ai lu/vu pour vous...
Jeudi : La beauté est dans l'œil de celui qui regarde
Vendredi : Des questions
Samedi : Vive les sciences quantitatives !
Dimanche : Les merveilleuses applications des sciences
Et c'est ainsi que, semaine après semaine, nous verrons la vie belle... comme elle l'est. C'est ainsi que nous chasserons les humeurs chagrines, que nous combattrons, à la manière d'un Rabelais (modestement, toutefois : sutor non supra crepidam), les pisses vinaigres, et les divers cailloux qui viennent se loger dans les chaussures de notre esprit.
Bref, vive la Connaissance produite et partagée !
PS. Dans le blog présent, je mettrai donc ce qui ne relève pas stricto sensu de la gastronomie moléculaire, ce qui n'est pas un combat intellectuel, et ce qui n'est pas la merveilleuse naïveté du nouveau blog.
lundi 19 août 2013
Lundi 19 août 2013. L'osmose
Le mot « osmose »
est facilement prononcé, mais, comme l'expression « choc thermique », il est
souvent mal compris et employé à tort et à travers, notamment dans le monde culinaire.
Il est mal compris, dans certains cas, parce que
l'on nous l'explique en nous parlant de « membranes semi-perméables
». Membranes semi-perméables ? Qu'est-ce que ce truc-là ? Drôle
d'enseignement que celui qui part d'une notion inconnue pour faire
l'explication d'une une autre notion inconnue ! Notre ami René
Descartes ne préconisait-il pas justement l'inverse ?
Pour expliquer une notion,
il faut de la stratégie, avant de la tactique : il faut choisir
un chemin, une méthode d'explication, avant d'élaborer cette
dernière. Il y a donc la méthode qui va du connu à l' inconnu, ou
celle qu'il va de l'inconnu à l'inconnu ... ou bien d'autres : par
exemple, il y a la méthode qui consiste à partir des faits
expérimentaux, tangibles, concrets, accessibles à tous : ne
suffit-ils pas de regarder, ou d'entendre, ou de sentir ou de
goûter ? Bref, il y a mille façons d'expliquer, et, comme
l'enseignement est un art, toutes se valent, puisque la question
n'est pas technique mais artistique. On pourrait même penser qu'un
très bon enseignant réussirait à utiliser la méthode a priori
étrange qui consiste à aller de l'inconnu vers l'inconnu...
mais, alors, il faudrait un très bon enseignant !
Une méthode simple,
efficace, consiste à partir de l'expérience, d'où le titre des
« cours INRA/AgroParisTech de gastronomie moléculaire : « de
l'expérience aux calculs ».
En l'occurrence, pour
présenter l'osmose, une bonne expérience consiste à plonger un
oeuf dans du vinaigre. Des phénomènes surviennent alors, à
commencer par l'attaque de la coquille par le vinaigre, la
dissolution du carbonate de calcium, qui laisse un oeuf dénudé,
mais entier, avec sa forme. Ce qui est alors intéressant, c'est que
si l'on met alors cet oeuf, en le manipulant délicatement, dans
l'eau pure ou dans de l'eaus salée, on voit respectivement l'oeuf
grossir ou se ratatiner. Manifestement, il y a donc des échanges
entre l'oeuf et son environnement liquide.
Il n'est pas difficile non
plus, à l'aide d'une pointe, de voir que l'oeuf sans sa coquille
est très fragile, qu'il peut crever. On s'aperçoit alors qu'il
libère un liquide. Autrement dit, on voit que l'oeuf dans un
liquide, c'est comme deux liquides séparés par une membrane. Cette
membrane laisse sortir ou entrer du liquide, mais lequel ? Si
l'on fait ensuite l'expérience (cela peut être une expérience de
pensée) de mesurer le pH dans l'oeuf, on s'aperçoit que ce pH
n'a pas changé quand bien même l'oeuf est dans un vinaigre de pH
égal à deux. Autrement dit, on doit conclure que l'eau de
l'intérieur a traversé la membrane, mais pas ce qui fait
l'acidité, les ions hydrogène. De même, si l'on met un oeuf dans
de l'eau très salée, on le voit se ratatiner, mais on peut alors
vérifier que le sel n'entre pas dans l'oeuf. Autrement dit, la
membrane n'est pas perméable à tous les composés, et c'est
seulement maintenant que l'on introduit la terminologie «
semi-perméable ».
Certes, le chemin est un
peu plus long que si l'on avait simplement balancé le mot «
semi-perméable, sans autre explication, mais la question est-elle
d'être rapide ou d'être efficace ? S'agit-il de déverser les
connaissances ou de proposer des explications ?
J'entends des collègues
me dire que les étudiants doivent travailler, et qu'ils devront
chercher par eux-mêmes le sens du mot « semi-perméable ». Je ne
crois pas que ce soit une bonne méthode : si le mot n'est pas
compris en début de cours, tout le reste du cours est inutile,
obscur, à reprendre... à moins que le cours ne consiste à
transmettre autre chose que des connaissances.
Pensons stratégie.
D'enseignement. Il y a une question beaucoup plus fondamentale :
soit on cherche à rendre services, et il faut sans doute expliquer ;
soit on considère qu'aucun savoir, qu'aucune compétence ne
s'obtiennent par des professeurs, et alors les enseignants devraient
sans doute se résoudre à donner aux étudiants une liste de
notions, de termes, afin que ceux-ci apprennent à apprendre, fassent
le travail par eux mêmes.
Autrement dit, notre
discussion stratégique était légèrement erronée, parce que la
véritable question stratégique était plus en amont. Nous y
reviendrons : faut-il que les enseignants enseignent ? La
question tourne autour du mot « enseigner » : par goût
personnel, j'ai l'impression que la méthode qui met les étudiants
en position d'autonomie est bien meilleure que le gavage des oies,
sans quoi nous serons dans le récit et non pas dans l'acquisition
des compétences.
Bien sûr, de nombreux
étudiants observeront qu'ils ont besoin d'aide, mais... ne
devraient-ils pas travailler davantage avant de faire état de leur
« assistanabilité » ? Aujourd'hui, tout est en
ligne, et il suffit de chercher, mais, j'y reviens, si l'on reporte
sur les étudiants la question de l'obtention du savoir, ceux-ci, à
leur tour, devront se poser la question des compétences versus les
connaissances. N'est-ce pas à ce point là qu'il faut les aider ?
N'est-ce pas en matière de méthode d'apprentissage nous devons
faire porter l'effort ?
dimanche 18 août 2013
Dimanche 18 août 2013. La science quantitative ne conseille pas ; elle explore
Un grand hebdomadaire
français titre « les 30 aliments conseillés par la science ».
Un tel titre est fautif, et je dis bien fautif, et non erroné, car
il y a faute à dire que la sciene peut conseiller quelque chose. Ce
n'est pas seulement une erreur, mais une faute. Une faute, parce que,
derrière ce titre, il y a une confusion tendancieuse entre la
science quantitative et la technologie. Il y a également faute à
faire croire que la diététique, qui conseille, se confond avec la
nutrition, laquelle est une science.
La science quantitative
ne conseille rien, parce qu'elle n'a rien à conseiller : c'est
une activité de recherche des mécanismes des phénomènes, pas une
personne. Plus exactement, l'activité scientifique, pour la science
quantitative, consiste en la production de théories qui font
l'objets d'études en vue de leur réfutation, et ce sont les
applications technologiques ou pédagogiques qui manipulent les
résultats des sciences quantitatives. Depuis des décennies, nous
sommes dans une confusion, qui conduit à la fois à craindre la
science quantitative, alors que c'est la technologie qui est en
cause, et à tout confondre : intérêt de la recherche de la
connaissance, statut des « experts »...
D'ailleurs, à dire un tel
titre, on ferait bien d'être prudent et d'avoir la mémoire un peu
longue. La diététique nous a refusé le pain, il y a quelques
décennies, puis elle nous l'a conseillé. Même idée pour le vin.
Et ainsi de suite. La diététique, qui n'est pas une science
quantitative, mais une application de la science nommée nutrition,
nous fait tourner en bourrique.
La science quantitative ne
conseille pas.
vendredi 16 août 2013
La poussière du monde est en nous
Décidément, ce blog est l'occasion de faire acte de contrition ! Je me suis repris plusieurs fois publiquement, notamment à propos de ce qu'est la chimie. Aujourd'hui, je voudrais présenter mes excuses à mes amis à propos d'une idée que j'ai déjà discutée, à savoir la "poussière du monde".
J'avais trouvé l'expression dans le traité de peinture de Shitao, peintre chinois, qui avait discuté l'"unique trait de pinceau". Poussière du monde : l'expression sonnait bien, et je l'appliquais à toutes les discussions inutiles, café du commerce, discussion politiques où s'affrontent inutilement les opinions (je n'ai pas dit "les idées") politiques, petites conversations pour passer le temps...
Pourtant, à la réflexion, je crois que rien n'est insignifiant, rien n'est poussière, si l'on y met de l'intelligence, de la culture, de la réflexion, de l'analyse. Il ne tient qu'à nous-même que cette poussière n'en soit pas, que même la pire bêtise devienne enseignement, matière à pensée. Le philosophe français hélas décédé Jean Largeault disait "J'aime les mauvais livres, parce qu'ils me révèlent bien, a contrario, ce qui est digne d'être aimé". Il était dans ce mouvement de refus, de négation de la poussière du monde.
Bref, je propose que, pour chacun d'entre nous, la poussière du monde n'existe plus !
J'avais trouvé l'expression dans le traité de peinture de Shitao, peintre chinois, qui avait discuté l'"unique trait de pinceau". Poussière du monde : l'expression sonnait bien, et je l'appliquais à toutes les discussions inutiles, café du commerce, discussion politiques où s'affrontent inutilement les opinions (je n'ai pas dit "les idées") politiques, petites conversations pour passer le temps...
Pourtant, à la réflexion, je crois que rien n'est insignifiant, rien n'est poussière, si l'on y met de l'intelligence, de la culture, de la réflexion, de l'analyse. Il ne tient qu'à nous-même que cette poussière n'en soit pas, que même la pire bêtise devienne enseignement, matière à pensée. Le philosophe français hélas décédé Jean Largeault disait "J'aime les mauvais livres, parce qu'ils me révèlent bien, a contrario, ce qui est digne d'être aimé". Il était dans ce mouvement de refus, de négation de la poussière du monde.
Bref, je propose que, pour chacun d'entre nous, la poussière du monde n'existe plus !
samedi 3 août 2013
SOS meringue
Une question reçue aujourd'hui :
J'ai une question qui me trotte dans la tête à chaque fois que je fais des meringues : le sucre (50 g /1 blanc) pour monter les blancs en neige très ferme (formation de "bec") cuit-il ou non les blancs ?
Et la réponse :
Quand on fait des meringues, il est fréquent de monter des blancs en neige ferme, puis d'ajouter du sucre en poudre et de battre jusqu'à ce que les "grains" disparaissent et que la préparation devienne très très ferme, lourde, même, brillante, d'un brillant différent de celui de blancs d'oeufs battus en neige ferme.
Le mécanisme : quand on bat des blancs d'oeufs en neige, on introduit des bulles d'air dans le liquide jaune qu'est le blanc d'oeuf (un blanc, c'est 90 % d'eau, et 10 % de protéines, le tout avec de quoi donner une couleur jaune tirant sur le vert ; oui, regardez bien).
Progressivement, donc, des bulles d'air sont introduites, et elles sont stabilisées par les protéines, lesquelles sont comme des colliers de perles très petits, qui sont déroulés par le cisaillement du fouet ; elles forment alors comme des fils qui se mettent à la limite des bulles d'air.
Si l'on ajoute du sucre, on ajoute des grains... d'un matériau qui se dissout dans l'eau présente. Progressivement, donc, la partie liquide devient un sirop, visqueux. Cela a plusieurs conséquences. D'abord, la préparation prend un goût sucré (évidemment !), et, ensuite, la viscosité accrue est la cause que les bulles deviennent bien plus petites qu'elles n'étaient.
La présence de bulles bien plus petites explique le changement de consistance et de brillant. Consistance : les blancs battus ainsi sont faits de bulles d'air très tassées, dans un sirop très visqueux. Brillant : chaque bulle d'air réfléchit la lumière, de sorte que plus il y en a, plus la surface du blanc battu sucré paraît blanche, brillante.
Et effectivement, un blanc battu sucré très ferme fait un "bec de canard", sur le fouet, ce qui signifie que du blanc qui dépasse du fouet, quand le fouet est redressé, reste à l'horizontale.
Enfin, la question : le sucre "cuit-il" les blancs ? Tout tient dans le mot "cuire" !
Si l'on admet que la cuisson d'un blanc d'oeuf non battu correspond au déroulement des protéines et à la liaison de ces dernières. La liaison est irréversible (pour simplifier : en réalité, c'est plus compliqué).
En revanche, pour des blancs sucrés, ils peuvent retomber, preuve que la liaison des protéines n'est pas du même type que la cuisson classique d'un oeuf sur le plat.
Oui, les blancs sucrés retombent bien plus lentement que les blancs battus non sucrés, mais il y a à cela des raisons qui sont trop longues à donner ici, et qui figurent dans mon livre "Révélations gastronomiques".
J'ai une question qui me trotte dans la tête à chaque fois que je fais des meringues : le sucre (50 g /1 blanc) pour monter les blancs en neige très ferme (formation de "bec") cuit-il ou non les blancs ?
Et la réponse :
Quand on fait des meringues, il est fréquent de monter des blancs en neige ferme, puis d'ajouter du sucre en poudre et de battre jusqu'à ce que les "grains" disparaissent et que la préparation devienne très très ferme, lourde, même, brillante, d'un brillant différent de celui de blancs d'oeufs battus en neige ferme.
Le mécanisme : quand on bat des blancs d'oeufs en neige, on introduit des bulles d'air dans le liquide jaune qu'est le blanc d'oeuf (un blanc, c'est 90 % d'eau, et 10 % de protéines, le tout avec de quoi donner une couleur jaune tirant sur le vert ; oui, regardez bien).
Progressivement, donc, des bulles d'air sont introduites, et elles sont stabilisées par les protéines, lesquelles sont comme des colliers de perles très petits, qui sont déroulés par le cisaillement du fouet ; elles forment alors comme des fils qui se mettent à la limite des bulles d'air.
Si l'on ajoute du sucre, on ajoute des grains... d'un matériau qui se dissout dans l'eau présente. Progressivement, donc, la partie liquide devient un sirop, visqueux. Cela a plusieurs conséquences. D'abord, la préparation prend un goût sucré (évidemment !), et, ensuite, la viscosité accrue est la cause que les bulles deviennent bien plus petites qu'elles n'étaient.
La présence de bulles bien plus petites explique le changement de consistance et de brillant. Consistance : les blancs battus ainsi sont faits de bulles d'air très tassées, dans un sirop très visqueux. Brillant : chaque bulle d'air réfléchit la lumière, de sorte que plus il y en a, plus la surface du blanc battu sucré paraît blanche, brillante.
Et effectivement, un blanc battu sucré très ferme fait un "bec de canard", sur le fouet, ce qui signifie que du blanc qui dépasse du fouet, quand le fouet est redressé, reste à l'horizontale.
Enfin, la question : le sucre "cuit-il" les blancs ? Tout tient dans le mot "cuire" !
Si l'on admet que la cuisson d'un blanc d'oeuf non battu correspond au déroulement des protéines et à la liaison de ces dernières. La liaison est irréversible (pour simplifier : en réalité, c'est plus compliqué).
En revanche, pour des blancs sucrés, ils peuvent retomber, preuve que la liaison des protéines n'est pas du même type que la cuisson classique d'un oeuf sur le plat.
Oui, les blancs sucrés retombent bien plus lentement que les blancs battus non sucrés, mais il y a à cela des raisons qui sont trop longues à donner ici, et qui figurent dans mon livre "Révélations gastronomiques".
Samedi 3 août 2013. La gastronomie moléculaire concerne tous les pays, toutes les cultures.
-->
La gastronomie moléculaire
ne vaut-elle que pour la cuisine française ? Non, bien sûr ! Cette
discipline scientifique vise pour partie à étudier les précisions
culinaires, c'est-à-dire les trucs, astuces, tours de main...
Par exemple, les blancs en
neige montent-ils mieux quand ils sont vieux ? Les poissons
ont-ils une consistance différente quand ils sont cuits sur arête ?
Les salmis doivent-ils vraiment attendre après la cuisson ?
L'écumage des bouillons les fait-il plus clairs ? Les questions
de ce type se posent par dizaines de milliers, pour la seule cuisine
française, la seule que j'ai examinée un peu correctement.
Toutefois des questions du même type abondent pour d'autres pays,
pour d'autres cultures. Par exemple, au Brésil, avant le repas, il
est courant de boire une cai pirinha en apéritif : le cocktail
est fait de citron vert, de sucre de canne et de cachasa. Si l'on
interroge les cuisiniers ou les barman brésiliens qui préparent cet
apéritif, on les entend nous dire qu'il faut absolument enlever la
peau des citron vert sur la partie centrale. Pourquoi ? Ils nous
disent que cela donne l'amertume.
Pourquoi pas ? Faisons
l'expérience. Or les expériences, à ce jour, n'ont montré aucune
différence d'amertume, dans un test sensoriel bien fait. Je ne doute
pas que toutes les cultures du monde, toutes les cuisines du monde
aient leurs propres précisions culinaires : dictons, tours de main,
astuces, proverbes, et la science nommée gastronomie moléculaire a
bien des raisons de s'intéresser à ces objets culturels.
Tout d'abord, les
personnes qui détiennent ces savoirs populaires sont souvent de
vieilles personnes, qui risquent de disparaître avec leur savoir
populaire, et l'on risque de perdre une foule d'information, d'idées,
juste ou fausses -peu importe- qui concernent cette activité
merveilleuse qu'est la cuisine.
D'autre part, il y a
question de l'enseignement : peut-on imaginer de transmettre des
données fausses à nos successeurs ? Non, bien sûr ! Alors il
tester expérimentalement ces idées, afin de ne transmettre que les
bonnes, mettre les autres au musée, bien conservées ; il faudra
essayer de comprendre, aussi, comment les idées sont apparues,
comment les idées fausses aussi sont apparues, et pourquoi ?
Et puis il y
a des raisons scientifiques et techniques : parfois, les praticiens
ont fait des observations remarquables, merveilleuses,
incomprises de la science ;
là, il faudra comprendre, faire des travaux scientifiques pour
explorer les phénomènes, identifier leurs mécanismes... Et
c'est ainsi que la gastronomie culinaire est une
science éblouissante, remarquable, amusantes, passionnantes, à la
portée de tous, au moins pour les tests expérimentaux.
vendredi 2 août 2013
Vendredi 2 août. Les quenelles
-->
Je m'aperçois que je n'ai
guère fait état de ma collection de recettes de quenelles. Il y en
a aujourd'hui des centaines, recopiées de livre de cuisine française
de toutes les époques, et j'ai fini par comprendre qu'une quenelle,
c'est comme une boulette de viande !
La consultation de
l'étymologie ne donne pas de résultats probants : on nous dit
que le mot « quenelle » vient de l'Alsacien Knödel,
aliment en forme de boulette, et il est exact que la cuisine
alsacienne continue de produire de tels mets, mais je crois plus
intéressant de rapporter que le plus petit dénominateur de toutes
les recettes, c'est de la chair broyée. Cette chair coagule à la
cuisson, comme dans les steaks hachés, comme dans les terrines. Et
cela vaut pour les viandes comme pour les poissons !
En effet, le tissu
musculaire est fait de fibres, sortes de tuyaux dont la « peau »
est le tissu collagénique, fait d'une protéine nommée collagène
(qui est à l'origine de la gélatine), et dont l'intérieur est fait
d'eau et de quelques sortes de protéines, dont les principales sont
les actines et les myosines. Protéines qui coagulent ! La
dégradation des chairs conduit à leur libération, de sorte qu'une
viande bien broyée, tout comme un poisson pilé (les quenelles se
faisaient au mortier et au pilon), coagulent comme du blanc d'oeuf, à
la cuisson.
Toutefois, cette chair
étant fade, elle a souvent été aromatisée. On y a mis de l'oeuf,
dont le jaune a beaucoup de goût, mais aussi des ingrédients
variés, aromatiques.
La farine ? Elle sert de charge, pour « diluer » cette matière coûteuse qu'est la chair, de viande ou de poisson. Pour des raisons pratiques, on évite de la mettre sous la forme de farine toute simple, et on l'emploie souvent sous la forme d'une panade, où la farine est pré-cuite, dans de l'eau, du lait, du bouillon, lesquels ont également beaucoup de goût.
La farine ? Elle sert de charge, pour « diluer » cette matière coûteuse qu'est la chair, de viande ou de poisson. Pour des raisons pratiques, on évite de la mettre sous la forme de farine toute simple, et on l'emploie souvent sous la forme d'une panade, où la farine est pré-cuite, dans de l'eau, du lait, du bouillon, lesquels ont également beaucoup de goût.
Tout cela étant dit, le
résultat manque de moelleux, ce qui a conduit les cuisiniers du
passé à proposer l'emploi de matière grasse. Souvent, on utilisait
la graisse de rognon de boeuf, mais, plus récemment, on a remplacé
cette graisse par du beurre, de la crème, par exemple.
Enfin, il y a la question du gonflement des quenelles à la cuisson. Observons que des quenelles bien travaillées sont comme un appareil à soufflé, et que, de ce fait, chauffées, elles peuvent souffler. Cela a sans doute conduit, par analogie, à mettre du blanc d'oeuf battu en neige dans les quenelles. Autrement dit, le soufflage est obtenu même sans soufflage particulier. Dans les deux cas, le mécanisme est le même: c'est l'eau de la préparation qui s'évapore, quand elle est porté à 100 °C ; dans les deux cas, ce sont des protéines qui forment le réseau qui tient les bulles. Autrement dit, les protéines de l'oeuf sont inutiles, puisqu'il y a déjà celles de la chair.
Et c'est ainsi que,
comprenant la mécanique des quenelles, on peut en faire de
merveilleuses : n'hésitez pas à vous débarrasser de
l'opération fastidieuse qui consiste à pocher les quenelles entre
deux cuillers ; si vous mettez la préparation dans un film
plastique que vous roulez et fermez, vous pourrez pocher sans
difficulté... et même sans liquide, en mettant dans votre four à
une température juste suffisante pour faire coaguler les protéines
et stabiliser les quenelles.
mercredi 31 juillet 2013
Mercredi 31 juillet 2013. Battre la pâte à crêpes ?
Les
crêpières ont-elles raison
de dire que la pâte doit être bien battue ?
J'ai rencontré cette question il y a bien longtemps, alors
que, travaillant dans une crêperie, en Bretagne, j'étais notamment
chargé de la préparation de la pâte à crêpes et à galettes.
J'utilisais alors une
énorme bassine en plastique bien propre, où je mettais de la
farine de blé noir, du lait, de l'eau, du sel. Pas d'oeufs,
évidemment, car la tradition bretonne n'en préconise pas, limitant
les oeufs aux crêpes de froment ; pour la galette de sarrasin,
ou blé noir, l'oeuf changerait le goût de la pâte, ferait perdre
son caractère puissant.
Je me mettais alors torse nu, puis je mélangeais les ingrédients, à la main, jusqu'à ce que la pâte soit lisse. Toutefois les crêpières avaient observé que, lorsqu'elles utilisaient cette pâte, les galettes collaient parfois au bilic (l'instrument sur lequel on cuit crêpes et galettes), alors que, d'autres fois, elles ne collaient pas. Nous avions identifié que les galettes semblaient moins coller quand, lors de la préparation de la pâte, je l'aérais, en soulevant la pâte de la paume de la main, et en la lançant vers la bassine, afin de faire cloquer, de faire apparaître de grosses bulles d'air.
Je me mettais alors torse nu, puis je mélangeais les ingrédients, à la main, jusqu'à ce que la pâte soit lisse. Toutefois les crêpières avaient observé que, lorsqu'elles utilisaient cette pâte, les galettes collaient parfois au bilic (l'instrument sur lequel on cuit crêpes et galettes), alors que, d'autres fois, elles ne collaient pas. Nous avions identifié que les galettes semblaient moins coller quand, lors de la préparation de la pâte, je l'aérais, en soulevant la pâte de la paume de la main, et en la lançant vers la bassine, afin de faire cloquer, de faire apparaître de grosses bulles d'air.
Il semblait... Il
semblait, mais comment en avoir le coeur net ? Dans le feu du
travail d'une crêperie, il y a peu de place pour des
expérimentations, et je me posais la question depuis 35 ans...
Finalement, l'introduction d'air dans la pâte à galettes a-t-il un
effet sur la confection des galettes de blé noir ? Passons sur le
pléonasme « galettes de blé noir », car les vraies galettes sont
toujours obligatoirement de blé noir, mais conservons la question :
l'introduction d'air change-t-il quelque chose aux résultats ?
Le test s'est finalement
fait correctement sur le stand d'AgroParisTech, au Salon de
l'agriculture, en public, où nous avons introduit de l'air n'ont pas
la main, mais avec un batteur électrique. Une pâte à galette été
divisée en deux moitiés, dont l'une était fortement aérées au
batteur électrique, et l'autre non. Puis des galettes ont été
produites à partir de ces deux pâtes, non pas sur un bilic, mais
dans une même poêle, sur le même feu...
Le résultat a été
spectaculaire : oui il y a une différence considérable entre les
galettes bien aérées et les galettes qui n'ont pas été battues.
Pourquoi ? Je n'en sais toujours rien, mais je sais que l'expérience
nous a fait progresser. Après des décennies d'incertitude, nous
avons maintenant un résultat assez bien établie : il y a une
différence entre des pâtes bien aérées et des pâtes qui n'ont
pas été aérées. D'autres pourront maintenant monter sur dce
socle, pour poursuivre le travail d'analyse, et identifier les
mécanismes des phénomènes établis.
A vous !
A vous !
lundi 29 juillet 2013
Lundi 29 juillet 2013. Des questions. Comment perfectionner la vulgarisation scientifique ?
-->
Pour expliquer pourquoi la
vulgarisation scientifique (certains disent « médiation »,
mais, après plusieurs décennies d'exercice, je crois que la
différence est sans intérêt), prenons deux exemples : la loi d'Ohm
et l'effet photoélectrique.
Au XIXe siècle, le
physicien allemand Georg Simon Ohm mesure des différences de
potentiel (pensons à une chute d'eau) associées à des intensités
de courant (pensons au débit), en faisant passer divers courants
électrique dans un même conducteur (pensons à une tige
métallique), et il découvre que le rapport, le quotient, de la
différence de potentiel par l'intensité du courant est constant,
pour un même conducteur : il nomme « résistance
électrique » de ce conducteur particulier le quotient obtenu.
Jusque là, la
vulgarisation-récit se tient. Pour expliquer la découverte
(croyez-moi, je peux faire mieux que cela, mais l'objectif, ici,
n'est pas d'expliquer la loi d'Ohm), il a suffi d'imposer aux
interlocuteurs une simple division.
Pourquoi la loi d'Ohm
s'observe-t-elle, quand on dispose d'outils scientifiques du XIXe
siècle ? En soi, une loi est sans intérêt autre que technique,
mais, pour parler de science, il faut poursuivre l'explication,
chercher les mécanismes qui sont derrière la loi, et, en
l'occurrence, discuter la notion d'électrons et leur propagation
dans les conducteurs.
Présenter des électrons ?
On pourra encore recourir à une expérience : celle d'un tube
de Crookes, par exemple, un tube où l'on fait le vide et où l'on
applique une différence de potentiel électrique (on branche une
pile, en pratique) entre deux électrodes, placées aux extrémités
du tube. Encore un récit. Et pour décrire le propagation des
électrons dans un conducteur ?O n pourra sans doute, à
nouveau, se limiter à une description en mots.
D'ailleurs, le physicien
Stephen Hawkings, qui publia un livre de vulgarisation pas
extraordinaire, mais qui eut du succès, y explique que son éditeur
lui avait dit d'éviter les équations, sous peine que le livre ne se vende
pas. Voilà donc l'état de la vulgarisation scientifique, en ce
début du XXIe siècle. Des récits, des récits que l'on est invité
à croire, sans pouvoir juger. Bref, la vulgarisation scientifique
est une information par croyance, alors que les Lumières auraient
préféré, n'est-ce pas, qu'elle sollicite la Raison !
Oui, au fond, qui nous
prouve que ces récits sont exacts ? Que ce ne sont pas de
fantasmagoriques élucubrations, comme le sont les récits des
pseudo-sciences ? Les sciences quantitatives ont cela de
merveilleux que ce sont pas des récits au hasard, que ce ne sont pas
des divagations : parmi l'ensemble des possibilités de
mécanismes, c'est l'adéquation des mesures à la théorie qui
conduit à la sélection d'un ou de plusieurs mécanismes
admissibles.
Passons au second
exemple : l'effet photoélectrique, étudié par Albert
Einstein, en 1905. Cette fois, le récit consiste à expliquer que
l'on place deux plaques métalliques en vis-à-vis, à l'intérieur
d'un tube en verre où l'on a fait le vide, et l'on applique une
différence de potentiel modérée entre les deux plaques. Rien ne se
passe.
Puis on éclaire une des
plaques, à l'aide d'une lumière de longueur particulière, par
exemple du rouge. Rien ne se passe. On augmente l'intensité de la
lumière, ce qui correspond à une énergie de plus en plus grande,
et rien ne se passe.
On change alors la
longueur d'onde de la lumière, passant du rouge au bleu, par
exemple, et, soudain, pour une longueur de particulière, un courant
électrique se met à passer entre les plaques.
Jusque là, on a expliqué
le phénomène par un recours à l'expérience ; on a décrit le
phénomène, par un récit, mais comment expliquer le phénomène ?
Cette fois, le recours à
une simple division ne suffit plus. Pour autant, le calcul, dans ce
cas, n'est pas difficile ; il est à la portée d'un étudiant de
baccalauréat. Mais c'est le calcul qui dit tout !
Bien sûr, on aurait pu «
expliquer » que la lumière est faite de « grains »
nommés photons, chacun porteur d'une énergie particulière, mais
comment expliquer l'effet photoélectrique ? Seul le calcul en
donne une explication, et ce n'est pas la transcription du calcul
avec des mots du langage naturel qui aide à comprendre. Au
contraire même : les phrases deviennent très longues, les notions
s'enchaînent les unes aux autres, et l'on découvre à cette
occasion que le calcul formel, où des notions comme l'énergie, la
masse... sont remplacés par les lettres E, m..., est bien
plus efficace pour la compréhension que la description avec
des mots.
La description avec des
mots ne donne pas de compréhension des phénomènes, et seul le
calcul - très simple- permet de comprendre combien le travail
d'Einstein, dans ces circonstances, était merveilleux.
Et puis, il y la question
de la sélection d'un récit parmi d'autres, qui doit être
considérée. Pour expliquer un phénomènes, on peut invoquer mille
mécanismes, mais les sciences quantitatives, je l'ai déjà écrit
dans d'autres billets, ont cette particularité que le calcul permet
de faire la sélection. Le recours aux nombres, aux notions formelles
du calcul, la considération que le monde est écrit en langage
mathématique... C'est cela, la science, et non un récit qui
s'apparente... ôsons le mot, à celui des religions. Il ne s'agit
pas de foi, mais d'émerveillement de voir le monde fonctionner selon
des lois formelles toujours insuffisantes, certes, mais de plus en
plus précisément collées aux phénomènes.
De ce fait, je crois que
la vraie tâche de la vulgarisation, c'est donc d'expliquer les
calculs, et de ne pas se limiter à des récits. C'est une tâche
difficile, merveilleuse, qui nécessite des talents nouveaux, des
énergies puissantes, des esprits tout tendus vers cet objctif
remarquable.
La vulgarisation
scientifique évoluera-t-elle, au XXIe siècle, de façon qu'elle
devienne enfin capable de considérer la vraie activité
scientifique ?
dimanche 28 juillet 2013
Montaigne
Il y a quelques semaines, j'avais fait état de ce merveilleux proverbe alsacien "Mer isch was mer mocht", nous sommes ce que nous faisons.
Et Michel de Montaigne disait : "Chaque parcelle, chaque occupation de l'homme l'accuse et le montre également qu'une autre".
(Montaigne, Les Essais, Livre I, chapitre L)
Et Michel de Montaigne disait : "Chaque parcelle, chaque occupation de l'homme l'accuse et le montre également qu'une autre".
(Montaigne, Les Essais, Livre I, chapitre L)
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