Amusant : ce matin, je reçois d'un correspondant un message sibyllin :
En somme vous seriez un Otto Hahn tendance margarine ?
La margarine, je vois ce que c'est, bien sûr : elle fut mise au point en France en 1869, à la suite d’un concours lancé par Napoléon III pour la recherche d’un « corps gras semblable au beurre, mais de prix inférieur, apte à se conserver longtemps sans s'altérer en gardant sa valeur nutritive ». En effet, il fallait suppléer au beurre qui, à cette époque, était cher, rare et se conservait mal. Le pharmacien français Mège-Mouriès réalisa une émulsion blanche résultant de graisse de bœuf fractionnée, de lait et d’eau, baptisée « margarine » (à partir du grec μάργαρον, márgaron, blanc de perle et du mot polyalcool-glycérine).
Puis les progrès de la science, au début du XXe siècle, et notamment la découverte des procédés d’hydrogénation des huiles, permirent de remplacer la graisse de boeuf par des huiles et graisses végétales dans la fabrication des margarines.
Pour Otto Hahn, d'autre part, il y a beaucoup à dire, parce que ce physicien allemand, né le 8 mars 1879 à Francfort-sur-le-Main, et mort le 28 juillet 1968 à Göttingen, découvrit des éléments chimiques, l'isomérie nucléaire, etc. Il fut lauréat du prix Nobel de chimie, en 1944, pour la découverte de la fission nucléaire, et il est considéré comme le « père de la chimie nucléaire ».
Pourquoi serais-je un Hahn de la margarine ?
Soit mon interlocuteur est bienveillant, soit il ne l'est pas entièrement (disons qu'il est "inquiet").
S'il est inquiet, il voit derrière Hahn le nucléaire de la bombe (en oubliant peut-être le nucléaire civil, qui va de l'hôpital à l'ampoule électrique). Et il voit dans la margarine un succédané de basse qualité, ou, disons, un produit moins bon que le beurre. Là, je vois mal la comparaison, car l'application de la gastronomie moléculaire (qui serait le pendant de la chimie nucléaire, pour mon correspondant) serait la cuisine note à note. Or celle-ci veut nourrir, au lieu de tuer. Pourrait-elle empoisonner à grande échelle ? Pas plus que la cuisine classique... dont on doit observer aujourd'hui qu'elle est à l'origine de la pandémie d'obésité actuelle. Et la cuisine note à note menace-t-elle les "traditions" ou les "cultures" ? Je fais observer que les traditions ne sont pas toutes bonnes : pensons à l'esclavage. La "culture" ? La cuisine note à note sera derrière de l'art culinaire moderne, nouveau, qui viendra s'ajouter à l'art ancien, comme la musique de Debussy s'est ajoutée à celles de Bach ou de Mozart.
Si mon interlocuteur est bienveillant, alors il me souhaite un prix Nobel... et c'est aimable de sa part, même si je ne vois guère ce prix pointer : d'ailleurs, depuis quelques années, alors que je travaille paradoxalement bien plus que par le passé, je ne sais pas pourquoi je ne reçois plus guère de prix. Mais ce n'est pas grave : la vertu est sa propre récompense, non ?
Finalement, je me vois mal dans Otto Hahn ou dans la margarine. Toutes proportions gardées, je me vois plutôt dans un Diderot, pour mes efforts de réflexions et d'éclairement, ou dans un Parmentier, pour la cuisine note à note, et son importance dans l'alimentation du monde, dans les décennies qui viennent.
Mais tout cela nous fait voler à des altitudes bien excessives. Travaillons, avec précision, soin, concentration, au lieu de briguer des honneurs bien inutiles. Oui, inutiles : aucune décoration et aucun prix ne nous donneront la prochaine grande idée scientifique après laquelle nous nous languissons.
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inra.fr
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samedi 7 janvier 2017
Otto Hahn ? Disons plutôt Diderot ou Parmentier.... toutes proportions gardées
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dimanche 27 juillet 2014
L'auto-organisation
En
1987, le prix Nobel de chimie à été attribué au chimiste français
Jean Marie Lehn et à deux de ses collègues pour leurs travaux sur
la chimie supramoléculaire. De quoi s'agit-t-il ?
Normalement,
en chimie, on forme des molécules nouvelles en coupant et en
établissant des liaisons dites « covalentes », qui
résultent de la mise en commun d'une paire d'électrons, entre deux
atomes.
Toutefois,
dans les années 1980, les chimistes ont étudié la possibilité
de former des assemblages de plusieurs molécules à l'aide de
liaisons plus faibles que les liaisons covalentes : des ponts
disulfures, des liaisons hydrogène … Ces assemblages ont été
nommé supermolécules, et la chimie qui les forme et les étudie a
été nommée chimie supramoléculaire.
Il
est tout à fait remarquable d'observer que, avant cette chimie
supramoléculaire, les bibliothèques étaient pleines de livre sur
les « complexes » de diverses sortes. Tout cela a été
balayé par la chimie supramoléculaire, qui donné un cadre général
à la description de ces divers objets.
Ce
qui est le plus merveilleux, c'est que cette chimie permet
d'envisager la création d'objets nouveaux, et, notamment, d'objets
capables de s'assembler spontanément, de se dissocier et de se
réassembler selon les circonstances chimiques. Notamment, Jean-Marie
Lehn et ses collègues ont conçu et réalisé des molécules en
formes de parts de tartes, avec des bords « collants ». Si l'on
met de telles molécules dans une solution, elles diffusent, puis
s'assemblent par les bords. Si l'angle au centre de ces molécules
n'est pas un sous-multiple de 360°, alors les parts de tarte
forment une structure hélicoïdale, identique à la capside de
certains virus !
Voilà
pourquoi la chimie supramoléculaire me semble si importante, et
voilà pourquoi l'étude de chimie mérite que l'on réserve un
chapitre particulier à cette chimie des forces faibles, qui conduit
à l'étude de l'auto-organisation, un chapitre de la chimie qui se
développera considérablement au XXIe.
Militons
pour que Jean-Marie Lehn reçoive un deuxième prix Nobel !
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