Un collègue me demande notamment pourquoi j'accorde tant d'importance aux mots.
Oui, pourquoi est-ce que je maintiens (avec beaucoup d'intellectuels du passé) que les mots doivent être justes, dans leur dénotation comme dans leur connotation d'ailleurs ?
Un exemple : il est vrai que je fais une différence essentielle entre les mots "enseignant", "tuteur", "professeur", "maître"...
Ce n'est qu'un exemple, mais j'explique, pour commencer, sur cet exemple : en l'occurrence, je récuse le mot "enseignant" pour la double raison que c'est un participe présent jargonnant et qu'il est bien impossible d'enseigner (on peut seulement apprendre, quand on est étudiant) ; le tuteur, lui, est quelqu'un qui exerce une activité de tutorat, de guide, avec des objectifs bien différents de celui qui voudrait "enseigner" ; le maître à une activité que je n'ai pas encore analysée et que je ne peux pas donc décrire... mais comment oublier ce "Ni dieu ni maître" ; et le professeur doit étymologiquement "parler devant", et j'ai analysé qu'il s'agissait de transmettre beaucoup d'envie de connaître et d'apprendre, beaucoup d'enthousiasme, pour que les études se fasse le plus activement possible.
Dans le même ordre d'idée, je distingue le pédagogique, l'éducatif, l'instructif, le didactique, par exemple. Le pédagogique, par définition, s'adresse à des enfants ; l'éducatif et l'instructif n'ont pas la même signification puisque l'un se rapporte à l'éducation, en gros à l'apprentissage des règles de bienséance, et l'autre à l'instruction, c'est-à-dire aux matières qui relèvent du collège, de l'école, du lycée ou de l'université. Mais on trouvera dans un autre billet les analyses plus approfondie de cette question, précisément avec des considérations étymologiques et historiques. Enfin le didactique s'applique à ce qui m'intéresse en réalité, c'est-à-dire les études.
Mais je reviens maintenant à ma discussion initiale, en observant que je cherche à employer effectivement les mots avec une signification bien particulière qui ne dépend pas de moi mais d'un fonds commun de la langue donné par le dictionnaire. Je veux des acceptions justes, fondées, répertoriées, partagées...
Et je m'interroge quand même sur la remarque de mon collègue, car si l'on se met idiosyncratiquement à nommer "chat" un animal à quatre pattes et à poils qui fait wouah, wouah, alors on risque d'être mal compris de ses semblables, non ? Or mon collègue se demandait aussi pourquoi je ne faisais pas référence à d'autres collègues ayant étudié la didactique : ma réponse tiens dans cette observation que beaucoup d'entre eux ont leur propre terminologie, leurs propres acceptions idiosyncratiques, fondées sur des "systèmes" que je n'apprécie pas toujours ; ils ont leurs propres définitions... mais je refuse absolument d'être ballotté par des intellectuels parfois un peu faibles, qui voudraient faire passer des terminologies qui fonderaient leur "compétence".
Et puis, je n'oublie pas le grand Lavoisier, qui observa avec Condillac que la langue est un outil analytique, et que les mots vont de pair avec la pensée. C'est une hypothèse que j'ai partiellement réfutée, mais qui reste juste en première approximation : il nous faut les bons mots pour bien penser.
Tout cela fait un billet, mais il y a en réalité une réponse beaucoup plus rapide : je ne me résous pas à utiliser d'autres mots que les mots justes... parce que si je me mets à dire n'importe quoi, alors je dis... n'importe quoi !
Pour être juste et précis, ou, au moins pour avoir l'espoir de l'être un peu, je dois trouver les bons mots. Ce qui me fait immédiatement penser à cette citation du poète : "L'écrivain est quelqu'un qui ne trouve pas ses mots, alors il cherche, et il trouve mieux". Oui, ce n'est pas en pissant des phrases, sans contrôle, sans réflexion suffisante, que l'on aura une chance de penser un peu bien. De même que dans un calcul, la moindre lettre compte (on fait des catastrophes si on confond avec x avec un y), je ne vois pas pourquoi, quand on parle, une précision au moins égale ne serait pas de mise.
Bref, utilisons de bons mots !
PS. Un ami alsacien me signale :
"Concernant la langue, on oublie que bien des Alsaciens qui ont suivi une scolarité allemande durant la deuxième guerre dans des établissements comme le lycée ou l'université, ont par la suite pour leurs discours notamment (un exemple d'un parent très proche) toujours pensé en premier en allemand puis rédigé en français.
Sans passer par une première rédaction en allemand, leur réflexion sur le contenu et les formulations se faisaient en allemand dans leur tête, et enfin la rédaction en français."
Ce blog contient: - des réflexions scientifiques - des mécanismes, des phénomènes, à partir de la cuisine - des idées sur les "études" (ce qui est fautivement nommé "enseignement" - des idées "politiques" : pour une vie en collectivité plus rationnelle et plus harmonieuse ; des relents des Lumières ! Pour me joindre par email : herve.this@inra.fr
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jeudi 6 septembre 2018
dimanche 14 août 2016
La Raison
Depuis des mois, des années, je fait l'apologie des Lumières, de la rationalité et de la Raison. La Raison ? Sutor non supra crepidam : le cordonnier, dit-on, ne juge pas plus haut que la chaussure, et je risque de ne pas aller bien loin, moi qui ne suis pas philosophe de profession.
Après cette introduction, je dois commenter ce que je viens de dire, en commençant par préciser que je ne veux évidemment pas mépriser le cordonnier, car l'homme n'est pas un ustensile, comme le disait justement Confucius : nous ne sommes pas réductibles à notre métier, et tel "boulanger" sera également organiste, tel électricien sera chanteur d'opéra. La phrase latine me sert surtout à dire publiquement que, à un moment donné de mon existence, je ne peux que difficilement faire mieux que ce que je fais. Ou alors, au prix d'un effort particulier. Il faudra un travail de fond pour cesser d'être "cordonnier" pour devenir... chapelier ;-).
J'y reviens, d'autre part : je veux aussi me souvenir modestement que je ne suis pas philosophe, à moins d'être ce que le physico-chimiste britannique Michael Faraday et d'autres nommaient un "philosophe naturel", puisqu'ils désignaient par philosophie naturelle ce que nous nommons aujourd'hui les sciences de la nature.
Mais ce serait tordre le bras à la langue actuelle, et j'y reviens, je ne suis pas philosophe. De ce fait, je risque de pêcher par ignorance, quand j'utilise des mots que les philosophes ont connoté, détourné, accaparé... Par exemple, "expérimentalisme" : je ne peux plus l'utiliser pour désigner une façon de penser la science qui serait fondée sur l'expérience, puisque John Dewey, par exemple, lui donna un sens particulier, et que l'on risque de m'opposer ce sens (sans compter que le mot fut utilisé pour désigner un courant littéraire, notamment).
Alors, raison ? Puis-je décemment en parler ? Je propose d'oublier que les mots font aussi partie d'un corpus partagé, qui commence dans les (bons) dictionnaires.
Le mot raison vient du latin ratio, qui désigne une « mesure », un « calcul », la « faculté de compter ou de raisonner », une « explication ». En mathématiques, c'est le « rapport entre deux nombres ». Il s'agit donc bien du sens primordial de « mesure », de « comparaison. » L'homme doté de raison, de rationalité, est donc celui qui possède l'art de la mesure ou plus encore l'art de faire une comparaison mesurée avec précision. Cette comparaison s'opère au moyen de l'intellect, mais davantage encore, au moyen d'instruments de mesure.
vendredi 15 février 2013
Un devoir d'optimisme
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Cela étant, soyons positifs... puisque la belle énergie que nous rayonnerons éclairera nos proches. Comment vivre, dans ce monde maussade ? En apprenant à voir la bouteille à moitié pleine. Oui, je sais qu'elle n'est ni pleine ni vide, mais je crois que c'est une affaire de politesse que de la voir publiquement pleine. Et puis, si nous l'avouons pleine, nous la verrons ainsi.
Un devoir d'optimisme
Le pessimisme est une
étrange maladie, et je la crains contagieuse. Luttons !
Tout fout le camp, ma bonne dame !
Le niveau baisse ! La vie chère ! On nous en veut !
Les nantis sont des salauds ! C'est un scandale !
Un tel enchaînement est nommé
litanie, et une certaine presse voudrait nous faire croire que la
bouteille est à moitié vide. Tiens, livrons-nous à un petit
exercice : je vais prendre les actualités Google du
jour :
Viande de cheval : l'inquiétude
de 360 salariés de Spanghero
De nombreux blessés après la pluie
de météorites en Russie
Affaire Pistorius
L'astéroïde va frôler la Terre
La vente de logements neufs en chute
Meutre de Chokri Belaïd
Etats Unis : les Républicains
bloquent la nomination de Chuck Hagel
Islamisme. Manuel Valls et les
« dizaines de Merah »
Le PS et l'UMP vont aux municipales
à reculons
Valenciennes : un bébé dans
un état critique, le père écroué
Mouvements sociaux
Croissance zéro
Déprimant, non ? Ne devrions-nous
pas faire des procès aux journalistes qui se répandent ainsi en
jérémiades (j'utilise le mot « répandent »
volontairement) ?
Nous connaissons tous leurs
« raisons » : il faudrait que la presse soit un
contre-pouvoir (ah, ce goût terrible du pouvoir, qu'ont les
imbéciles), et le journalisme rendrait service à la collectivité ;
il aurait une « mission »... en remuant la vase (y penser
un peu avant d'accepter l'idée).
Cela étant, réfléchissons. On dit de
la presse qu'elle a une fonction d'information. Information ?
Ce n'est pas nécessairement le plus nauséeux du monde, et l'on est
en droit de se demander si faire le bonheur de son entourage n'est
pas une nécessité plus impérieuse ?
Oui, le journaliste qui dénonce un
scandale (un de plus, un chien écrasé...) n'est-il pas coupable
d'entretenir la morosité ? Ne pourrions pas proposer un code
déontologique inspiré de l'écrivain français Boris Vian, dont un
personnage, le professeur Mangemanche, n'est poursuivi par la police
que lorsque le nombre de gens qu'il tue devient supérieur au nombre
de gens qu'il sauve ? De même, les journalistes ne
devraient-ils pas avoir une sorte de table à deux colonnes, avec
l'obligation (légale, j'insiste, avec des pénalités si la loi est
enfreinte) d'avoir au moins autant de bon que de mauvais ?
Je me console :
- en évitant soigneusement de lire ces torchons de mauvais augure
- en pensant que les responsables de ces agissements s'aigrissent eux-mêmes, et qu'ils se confisent dans le vinaigre qu'ils pissent ensuite (merveilleuse notion de « pisse vinaigre », que nous devons à notre bon Rabelais).
Cela étant, soyons positifs... puisque la belle énergie que nous rayonnerons éclairera nos proches. Comment vivre, dans ce monde maussade ? En apprenant à voir la bouteille à moitié pleine. Oui, je sais qu'elle n'est ni pleine ni vide, mais je crois que c'est une affaire de politesse que de la voir publiquement pleine. Et puis, si nous l'avouons pleine, nous la verrons ainsi.
Nous avons un devoir d'apprendre
l'optimisme ! Contrairement à une idée répandue, il ne s'agit
pas d'être bon en mathématiques ou mauvais : il s'agit
d'apprendre. Il ne s'agit pas de faire ou non des fautes
d'orthographe, mais il s'agit d'apprendre à les éviter (si l'on a
envie). Il ne s'agit pas...
Non, il ne s'agit pas d'être optimiste
ou pessimiste, car cette attitude est paresseuse, coupablement
fainéante. On est optimiste ? Tant mieux : on vit plus
heureux. On est pessimiste ? Alors il faut faire l'effort
d'apprendre, lentement, patiemment, laborieusement (étymologie :
le travail).
Oui, nous ne « sommes »
pas : à nous de travailler pour « devenir ».
Devenis optimiste ? Pour nos amis,
pour nos proches, pour nos familles, pour nos collègues, il me
semble que c'est à la fois un devoir (politesse) et un avantage :
nos relations viendront-elles plus à nous si nous sourions ou si
nous faisons la grimace ? La réponse est connue, et c'est donc
notre avantage « matériel » d'être souriant, de faire
bonne figure, d'être heureux. A nouveau, il ne s'agit pas d'être
heureux, mais d'apprendre à l'être.
Ici, je m'arrête, car je risque de
tomber dans la morale... qui ennuie. Une conclusion, lancinante comme
vous voyez : nous avons un devoir d'optimisme !
dimanche 10 février 2013
Prestige
En ces temps où l'argent et la prétention tiennent lieu de valeur morale, il est urgent de rappeler l'étymologie du mot "prestige" :
Étymol. et Hist.1. a) 1372 «illusion attribuée à des sortilèges» (Denis Foulechat, Trad. du Policraticus de J. de Salisbury, éd. Ch. Brucker, I, 8, 44); b) 1688 «illusion produite par des moyens naturels» (La Bruyère, Caractères, De l'image d'un coquin, éd. G. Servois, t.1, p.46); 2. a) ca 1650 «impression faite sur l'âme, sur l'esprit, sur l'imagination par les productions de la littérature» (M. Arnauld ds Fur. 1701); b) ca 1750 «séduction, attrait qui frappe l'imagination et qui inspire la considération, l'admiration» (J.-J. Rousseau ds Lar. 19e). Empr. au lat. praestigium «artifice, illusion».
Étymol. et Hist.1. a) 1372 «illusion attribuée à des sortilèges» (Denis Foulechat, Trad. du Policraticus de J. de Salisbury, éd. Ch. Brucker, I, 8, 44); b) 1688 «illusion produite par des moyens naturels» (La Bruyère, Caractères, De l'image d'un coquin, éd. G. Servois, t.1, p.46); 2. a) ca 1650 «impression faite sur l'âme, sur l'esprit, sur l'imagination par les productions de la littérature» (M. Arnauld ds Fur. 1701); b) ca 1750 «séduction, attrait qui frappe l'imagination et qui inspire la considération, l'admiration» (J.-J. Rousseau ds Lar. 19e). Empr. au lat. praestigium «artifice, illusion».
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