jeudi 2 juin 2016

Morgen Stund het Gold a Mund


Il y aurait ceux qui se lèvent tôt et se couchent tôt, ceux qui se lèvent tard et de couchent  tard. Avec cette alternative, c'est comme avec pile ou face. Deux possibilités seulement semblent apparaître ; pourtant, il y a la tranche ! Il y en a qui se lèvent tard et se couchent tôt, justifiant leur comportement par le besoin de sommeil, mais si la physiologie est parfois une vraie justification, cette catégorie habille, parfois aussi, une peur du vaste monde, comme quand l'escargot ne sort plus de sa coquille.
Et puis, il y a ceux qui, passionnés par une activité, c'est-à-dire ayant appris à comprendre les beautés de cette dernière, se lèvent tôt et se couchent tard, parce qu'ils ne veulent pas perdre une seconde, qu'ils ont plaisir à être actifs... On a bien lu "ayant appris". Oui, il y a ceux qui sont tombés dans la marmite quand ils étaient petits, mais il y a aussi ceux qui ont grandi, ont appris.

Pour moi, la passion est venue de cette expérience merveilleuse -la beauté est dans le regard !- de l'eau de chaux qui se trouble quand on souffle dedans : enfant, j'ai aimé la chimie à la passion, utilisant mes moindres moments pour des expériences parfois risibles. Je n'ai toujours bien compris les enjeux, ou, plus exactement, je n'ai pas du tout compris les enjeux... confondant pendant longtemps la technique, la technologie et la science. Et c'est ainsi que, pendant des décennies, j'ai signé mes messages d'un  "Vive la chimie ! » injustifié. C'est pour cette même raison que j'avais détourné cette phrase avec laquelle Alexandre Vialatte  concluait ses Chroniques de la Montagne :  « Et c'est ainsi qu'Allah est grand ». L'enthousiasme ironique de cette phrase me permettait, en  la transposant à la chimie, de faire état d'un éblouissement et, aussi, de prendre un peu de recul par rapport à ce dernier. Pas assez pourtant pour comprendre que mon coeur va moins la chimie qu'aux sciences chimiques.
Il faut dire que nos maîtres n'ont pas fait la distinction, et même la Société française de chimie  a toujours voulu confondre, pour des raisons politiques, la technologie et la science. Il y a quelques années, on a même voulu réunir la Société française de chimie et la Société de chimie industrielle, dans une Fédération pour les sciences chimiques. Mais le ver était dans le fruit : il y a la chimie, qui est une technique. Il y a la technologie chimique, qui est une technologie. Et il y a les sciences chimiques qui ont... des sciences plus physiques que véritablement chimiques, comme dit plus bas.
En réalité, il est possible de clamer « Vive la chimie », mais pour ce qui concerne mon goût personnel, j'aurais mieux fait de clamer plutôt « Vive les sciences chimiques », ce qui se peut se dire autrement : « Vive la physique  chimique », puisque le mot "physique" signifie "sciences de la nature". Parmi ces dernières, il y en a qui se consacrent aux phénomènes qui apparaissent lors du fonctionnement du vivant, et d'autres qui apparaissent lors des transformations moléculaires, lors des « réactions », et ce sont celles-là que l'on peut nommer "sciences chimiques", ou "physique chimique".

Mais je me suis éloigné de la phrase « Morgen Stund het gold a mund », qui est affichée sur un mur de mon laboratoire. C'est une phrase en alsacien qui signifie « Ceux qui se lèvent tôt ont de l'or dans l'a bouche", ce qu'il faut interpréter par "L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt". On comprend que c'est donc la justification (de mauvaise foi) de ceux qui se lèvent tôt et qui veulent prétendre à une  supériorité par rapport à ceux qui se lèvent tard. Je préfère penser que l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt et se couchent tard, mettant beaucoup de soin et d'application à ce qu'ils font.